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L’imaginaire français et les Indes coloniales dans la bande dessinée française contemporaine

Résumé

Le thème des Indes n’est pas une nouveauté dans la littérature française. Plusieurs œuvres se sont servies des Indes comme cadre de leur écriture, notamment, Le Tour du Monde en 80 jours de Jules Verne, et Un barbare en Asie d’Henri Michaux. Dans la littérature du XXe siècle les représentations changent dans la mesure où l’imaginaire a été remplacé en partie par une vision réelle mais cela ne donne pas lieu pour autant à une description réaliste. Cet article interroge l’image véhiculée des Indes dans la bande dessinée française contemporaine, notamment les séries Corentin, Tandori, India Dreams, et ainsi qu’un one-shot L’Œil de Shiva.

Biographie

Vinod Kumar est docteur en littérature française à l’Université de Rennes 2, CELLAM.


Cet article vise à traiter de l’image véhiculée des Indes dans la bande dessinée française contemporaine. Il a pour objectif de s’interroger sur le mythe du bon sauvage revisité à travers des Indes coloniales1 dans la bande dessinée. Les séries comme Corentin, Tandori, India Dreams, et ainsi qu’un one-shot L’Œil de Shiva font allusion à la représentation du « noble sauvage » qui vit en harmonie avec la nature : les scénaristes mettent en scène les Indes coloniales comme une terre où les animaux et les humains vivent main dans la main. Cet article traitera la question de l’image véhiculée des Indes coloniales au travers des séries susmentionnées. Dans la série Corentin, le protagoniste apprivoise un gorille et un tigre du Bengale sur une île avant d’arriver aux Indes. Corentin, son ami indien Kim et les deux animaux luttent contre des rebelles pour sauver un empereur et sa fille.

Il suffit de jeter un œil sur l’image qui constitue la couverture du premier volume de la série Corentin pour prendre conscience d’une représentation idéalisée de la nature aux Indes2. Avec cette première image, nous pouvons remarquer que les scénaristes représentent les Indes comme un espace où l’harmonie entre les êtres humains et les animaux touche au sublime. Les animaux heureux déambulent dans la ville avec leurs amis humains. Le lecteur peut en déduire une image fantasmée des Indes, qui n’est finalement que la forme idéalisée d’un colonialisme humaniste3. Ce colonialisme humaniste ou, si l’on préfère, nostalgie occidentale de l’époque coloniale s’exprime à travers le mythe du « bon sauvage ».

Dans cette série, le rôle des animaux est particulièrement idéalisé : ils apparaissent comme de véritables héros, qui luttent contre les « méchants ». L’auteur Paul Cuvelier accorde un rôle primordial aux animaux, de façon à mettre en valeur l’entente entre les humains et les animaux. L’équipe de héros est composée de Corentin, Kim, le gorille qui s’appelle Moloch et le tigre qui s’appelle Belzébuth : ils combattent ensemble corps à corps contre les rebelles, qui conspirent contre le bon sultan. On pourrait affirmer que l’auteur cherche à anthropomorphiser les animaux, qui restent cependant privés de parole. Le rapport particulier de l’enfant à l’animal se retrouve dans un certain nombre de mythes, sous le thème de l’enfant sauvage : on pense ici notamment au personnage populaire de Mowgli. La similarité entre Corentin et Mowgli est évidente. Corentin est courageux malgré sa force physique limitée, comparable à celle de Mowgli. Aucun d’eux n’a de famille humaine. Les deux sont entourés de leurs animaux de compagnie. Les deux sont dotés d’une intelligence particulière qui leur permet de faire face à des dangers. Mowgli se déplace de temps à temps au dos de son animal de compagnie Bagheera la panthère, comme le fait également Corentin au dos de son tigre, Belzébuth. Les animaux de compagnie de Corentin, Moloch et Belzébuth ne tuent pas les rebelles, mais les vainquent par leur force tandis que les rebelles cherchent à tuer toute l’équipe de Corentin. D’une part, l’auteur cherche à montrer que les animaux en question sont plus humains que les rebelles et d’autre part, il les démonise, car les animaux s’appellent Moloch et Belzébuth. Moloch est une divinité de la religion Canaan à qui l’on sacrifiait par le feu des victimes humaines et Belzébuth est le prince des démons de l’Enfer. Ici, nous remarquons également une sorte d’oxymore, car les enfants sont des êtres faibles tandis que les animaux sont adultes dans toute leur puissance et sont des êtres très forts. Ces derniers vainquent leurs ennemis grâce à leur force brutale. Il y a donc un jeu de position qui rend d’autant plus éclatant le récit. D’une certaine façon, les vrais héros sont Belzébuth et Moloch, mais il n’empêche que les vrais maîtres restent Corentin et Kim. Il est intéressant de noter que Corentin, qui est le chef de l’équipe, est européen et il se sert de la force des animaux pour libérer la ville des rebelles. Corentin réussit à maîtriser ses animaux sauvages qui lui obéissent et l’aident à rétablir la paix dans la ville que les rebelles cherchaient à mettre à feu et à sang.

Tout au long de la série, les animaux participent aux projets de Corentin, le chef, comme de véritables membres de l’équipe : à plusieurs reprises, ils sauvent même la vie de Kim et Corentin. En plus d’être fidèles aux humains, les animaux sont également courageux et aident nos héros humains à libérer la fille du sultan lorsqu’elle est kidnappée par les rebelles. Belzébuth et Moloch sont forts et rapides : dès qu’ils détectent des personnes hostiles dans leur entourage, ils deviennent farouches et tentent de les anéantir. Lors du récit, ils font face à des bandes de sauvages et des rebelles. Notons que Corentin et Kim sont des enfants de 11 ans, et Belzébuth et Moloch peuvent passer pour être les vrais protagonistes de la série, d’autant plus qu’ils font preuve de leur bravoure et de leur force physique tout au long du récit. L’image des animaux reflète l’image des indigènes. Le rapport à la nature des animaux évoque en demi-teinte l’image que les Européens ont des indigènes et de leur rapport à la nature. On voit la fascination occidentale pour ce rapport fantasmé des indigènes à la nature.

Nous pouvons interpréter cette représentation des indigènes et des Indes comme une prolongation du mythe du « bon sauvage ». Les indigènes ne sont ni barbares ni sauvages, mais ils sont représentés comme des êtres humains proches de la nature. Nous remarquons que les auteurs de ces bandes dessinées prennent position en faveur des indigènes vivant en paix avec les animaux dans la nature et ignorants du monde extérieur. Si nous nous référons à l’ouvrage Supplément au voyage de Bougainville de Denis Diderot, nous voyons que « le bon sauvage » n’existe pas. Le trait « sauvage » attribué aux peuples indigènes doit être contesté. Les indigènes dits sauvages sont des individus qui vivent dans une société différente de celles d’Europe. Ils ont leur propre culture et Diderot affirme que les indigènes « sauvages » ne sont ni bons ni mauvais, mais différents des Européens. Il dénonce l’imposition de la culture européenne et de la religion chrétienne par les colonisateurs. Pour Diderot les Européens ne font que nuire au bonheur des indigènes4.

De plus, Corentin n’est pas la seule série à utiliser les animaux de cette façon : dans L’Œil de Shiva, le personnage de Ram Jab possède un tigre comme animal de compagnie. Nous pouvons constater certaines similarités entre Corentin et L’Œil de Shiva. Dans L’Œil de Shiva, le rôle du tigre du Bengale, qui s’appelle Rajah, est identique au rôle du tigre de Corentin. Rajah lutte contre les malfaiteurs dans le récit comme le fait Moloch dans Corentin. Il convient de noter aussi que Rajah est un nom important : le nom Rajah en hindi signifie « roi » ce qui implique qu’il est le chef des animaux.

Le réalisme magique est une vision du réel renouvelé et élargie par la part d’étrangeté et de mystère que l’esprit humain recèle. Dans un récit se rapportant au réalisme magique, l’histoire et les personnages sont ancrés dans le réel mais le lecteur y trouve un élément magique, fantastique ou surnaturel qui n’est pas remis en cause comme on peut le trouver dans les séries en question de cet article.

Nous pouvons également remarquer trois dimensions différentes de l’animal sauvage dans notre corpus : Moloch et Belzébuth sont des animaux féroces et complètement sauvages, mais apprivoisés provisoirement par Corentin, tandis que Rajah est un tigre domestiqué qui peut s’avérer très féroce lorsque le besoin se présente. Shapati pour sa part, de la série Tandori en dépit d’être tigre, est un toutou : Shapati se prend pour un chien, car Tandori, un apprenti fakir, a jeté un sort sur le tigre pour s’entraîner au transfert mental. Dans notre corpus, les tigres peuvent ainsi s’incarner dans trois formes : le sauvage radical, le sauvage domestiqué (qui porte un nom de chef) et le sauvage réduit en esclavage (ici Shapati). Ces trois caractéristiques représentent les trois positions des indigènes lors de l’époque coloniale. Le sauvage radical représente les rebelles qui s’opposent au pouvoir britannique ; le sauvage domestiqué fait référence aux maharajas et empereurs qui ont soumis à l’autorité coloniale et ont fini par devenir les marionnettes des colons ; et Shapati, réduit en esclavage, dépeint le peuple indigène qui n’avait pas d’autre choix que d’être exploité et maltraité aux mains des oppresseurs coloniaux.

Figure 1 : Kim faisant une sieste, adossé contre Rajah. Dumas Patrick, L’Œil de Shiva, Paris, Semic, 2004, p. 25. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

Rajah, animal de compagnie de Ram Jab (un homme mystérieux), aide les rebelles dans leur mission et les protège des soldats de l’armée britannique. De plus, Rajah est un tigre sympathique et docile. Il apparaît comme un animal assez intelligent pour distinguer le bien du mal. Il devient agressif dès qu’il aperçoit un être hostile, mais il sait également quand il est en présence de gens amicaux. Ceci correspond à l’imaginaire des auteurs comme Paul Cuvelier et Patrick Dumas, qui œuvrent à la construction des Indes fantastiques, où l’harmonie entre les animaux et les humains paraît invraisemblable. Nous pouvons affirmer que ces auteurs s’appuient sur le réalisme magique pour construire leurs ouvrages5. Posséder un tigre du Bengale comme animal de compagnie paraît sûrement extraordinaire. Cependant, les événements du récit se déroulent dans un environnement réaliste.

La série Tandori fait écho également à cette harmonie entre les animaux et les humains. Dans les trois volumes, nous remarquons des animaux qui tiennent compagnie à l’homme et qui marquent leur présence par leur rôle important dans le récit : par exemple, le tigre du protagoniste Tandori est son animal de compagnie. Shapati est un tigre souriant qui aime jouer avec les enfants ; il accompagne Tandori, le protagoniste, dans tous ses déplacements ; il l’aide même à plusieurs reprises, accompagné de l’oncle de Tandori et Jules Vernes dans leur mission de repousser les armées britanniques et d’empêcher la culture de l’opium au village de Shasheshuur6. Ici comme dans Corentin, Shapati est un adjuvant à part entière, acteur de l’action au même titre que les humains. Le tigre reste aux côtés de Tandori lorsque ce dernier prépare des stratégies avec le maharaja et ses conseillers pour combattre les ennemis. Quand Jules Vernes veut aller au fort occupé par les Britanniques, Shapati fait semblant d’être malade pour que Vernes, Tandori et Surcouf puissent visiter le fort pour récupérer des produits chimiques qui n’existent pas à Shasheshuur. Vernes et son groupe convainquent les gardiens à l’entrée du fort de les laisser entrer sous prétexte qu’ils ont un tigre domestique malade.

Les rôles élaborés des tigres dans Tandori, Corentin et L’Œil de Shiva offrent une dimension extraordinaire aux récits de ces séries. Cette dimension, qui échappe aux lois de la nature, peut résulter de l’importance du rôle héroïque de ces tigres et de leur affinité irréelle avec les humains. Ils permettent aussi d’illustrer la situation variable des colonisés dans le système colonial. Dans Corentin, Moloch et Corentin développent une amitié au fur et à mesure, alors que dans L’Œil de Shiva et Tandori, les tigres se présentent comme des animaux de compagnie qui aident leurs maîtres à réaliser leurs objectifs. Ajoutons que dans ces séries, l’objectif principal est de libérer les territoires indiens du pouvoir étranger, qui constitue une menace pour le pouvoir local des maharajas et des sultans. De plus, Rajah, Moloch et Shapati jouent un rôle primordial pour atteindre cet objectif. Les auteurs se servent du réalisme magique afin d’illustrer leurs ouvrages tout en encadrant leur récit dans un vrai contexte historique.

Il est intéressant de noter que, dans chaque série, un héros français lutte aux côtés des indigènes pour libérer les territoires indiens. Dans Corentin, Corentin lutte contre les rebelles cherchant à tuer le sultan. Dans L’Œil de Shiva, Louis s’oppose au pouvoir britannique et dans Tandori, Jules Vernes bat les Anglais à plate couture à plusieurs reprises. Tandori persiste à montrer, a contrario de la vérité historique, comment les Français dominent l’armée britannique aux Indes. Nous pouvons sans doute affirmer que l’introduction de héros français permet aux auteurs de ces séries de dédouaner la France de ses propres entreprises colonisatrices7. Les auteurs de Tandori en particulier, se focalisent sur la culpabilisation de la colonisation britannique, en peignant une image malfaisante des personnages britanniques dans le récit. Les auteurs semblent également suggérer que les Indiens ne sont pas capables d’émanciper leurs propres territoires de l’impérialisme britannique. Pour ce faire, ils ont besoin de l’assistance d’Européens bénévoles, tels que Louis Bellavoire dans L’Œil de Shiva, Jules Vernes dans Tandori et Corentin dans la bande dessinée éponyme. Ce fait établit une suprématie inéluctable de l’Occident.

Comme on l’évoquait plus haut, les auteurs de ces bandes dessinées s’appuient sur une représentation surnaturelle de la relation entre les indigènes et les animaux pour décrire les Indes. On observe une affinité extraordinaire entre les animaux sauvages et leurs maîtres. Les tigres apprivoisés, qui accompagnent et obéissent à leurs maîtres, apportent un élément fantastique au récit. On peut affirmer que ce parti pris des auteurs vise à installer une image exotique et extraordinaire du pays, image qui découle de l’imaginaire occidental. Depuis le XIXe siècle, les écrits des auteurs européens sur les Indes se multiplient et font preuve de leur imaginaire fantasmé, en cherchant à peindre un tableau coloré du sous-continent indien tout en étouffant toute forme de rationalisme. Depuis Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling publié en 1894 jusqu’à L’Histoire de Pi de Yann Martel, publié en 2001, les tigres et d’autres animaux sont présentés comme amis de l’Homme, ce qui reflète l’imaginaire des auteurs occidentaux : le tigre du Bengale a toujours influencé les plumes occidentales. Prenons deux exemples : dans Le Livre de la jungle Shere Khan, le tigre du Bengale, joue un rôle de méchant, important dans le récit. Dans L’Histoire de Pi, Richard Parker, le tigre du Bengale a un rôle primordial, puisque Pi et le tigre développent une affinité sur un canot de sauvetage qui leur permet de réussir dans la lutte pour leur survie. Nous pouvons interpréter cette insistance des écrivains occidentaux à mettre en scène le tigre du Bengale comme une obsession qui domine leurs plumes lorsqu’elles parlent des Indes. Les écrivains européens intéressés par les Indes s’efforcent de percevoir ce sous-continent comme plus mystérieux qu’il ne l’est : ils ont pour objet de représenter une image exotique et mystérieuse à leurs lecteurs à travers leurs écrits remplis de fantasmes. Il s’agit de l’imaginaire colonial, qui cherche à représenter les Indes comme exotiques, et qu’on peut toujours constater dans les mentalités occidentales à travers les récits de nos séries en question.

Pour continuer à mettre en évidence cet imaginaire des écrits européens, nous allons nous attarder sur la série India Dreams. En effet, la plupart de nos séries mettent en relief cette concordance entre les animaux et les humains, mais dans la série India Dreams nous observons également la façon dont les auteurs essaient de revisiter le mythe du bon sauvage. Cette version du mythe propose, encore une fois, un univers où indigènes et animaux vivent en paix ; les uns ne tuent pas les autres. Le lecteur s’émerveille de voir ce respect entre deux espèces d’êtres vivants. Il est étonnant de constater qu’en termes généraux, la réalité montre que l’Homme tend à dominer l’animal ; cependant, force est de constater que nos bandes dessinées dépeignent un monde utopique, où tous les animaux vivent sans peur de l’Homme et vice-versa.

Cette image (figure 2) met en scène un marché, où des indigènes et des animaux se côtoient. Le centre de la scène est occupé par une vache que personne n’ose gêner. Dans la réalité, étant donné que c’est un marché assez encombré, les commerçants ont intérêt à enlever la vache et d’autres animaux du quartier pour que leur commerce se déroule sans difficulté. Néanmoins, de nombreux animaux se trouvent sur le marché et ne semblent pas embêter les indigènes. La vache, considérée sacré en Inde, est assise par terre et n’a pas besoin d’aller chercher sa nourriture : les habitants lui amènent à manger. Le commerçant de poissons à pied marche avec sa corbeille de poissons frais, un singe avec son bébé sur le dos passe devant la vache et un autre court derrière celle-ci sans faire peur à personne. En effet, les singes possèdent une place importante dans l’hindouisme, et sont bienvenus parmi les humains. Nous voyons également un chameau et un sâdhu assis à droite de la vache8. Un cheval mange de l’herbe et un bébé éléphant, sous un abri du côté droit de l’image, côtoie un bébé humain. Cette scène théâtrale devrait paraître étrange au public occidental, mais, parce que cela se passe aux Indes, elle est acceptable, compte tenu de la dimension « surnaturelle » accordée à ce pays. Cette représentation traduit une image incroyable et exotique des Indes que les auteurs ont essayé de peindre.

Figure 2 : Un marché indien à l’époque coloniale. Maryse, J.F. Charles, India Dreams, tome 6 : D’un monde à l’autre, © Casterman, France, 2010. p.48.

Cette image théâtrale met en scène des animaux tels que la vache, le singe, etc. Il est nécessaire de nous attarder sur l’importance de ces animaux au sein de la société indigène. Dans l’hindouisme, tous les animaux occupent une place importante. En fait, chaque être vivant, depuis les animaux jusqu’aux insectes, possède une âme. Les animaux comme les humains sont des êtres, et sont donc soumis aux lois de la nature et aux cycles des réincarnations. Dans les Indes anciennes, la connaissance des animaux était considérée comme un sujet d’étude important. Les hindous croient que les animaux peuvent posséder l’âme de leurs ancêtres ou peuvent renaître en tant que membres de leur famille. La vache occupe une place particulière dans l’hindouisme, lui donnant la préséance sur d’autres animaux. Ainsi, dans les Indes anciennes, un devoir essentiel des étudiants qui étudiaient les Veda ((« Savoir », « Qui a été vu par les rishi » : nom générique des plus anciens textes des Indes, considérés comme la Shruti « Révélation », et comme ayant été inspirés par les divinités aux rishi qui les transcrivirent. Ces textes de caractère religieux, sont écrits dans une langue indo-européenne ancienne qui est la forme antique du sanskrit. Les textes de Veda et ceux de la littérature qui leur sont associés datent probablement de l’époque où les premiers Indo-Européens arrivèrent aux Indes en provenance du plateau iranien vers le XIIe/Xe siècle avant notre ère pour s’installer dans la vallée du Gange. Ils furent tout d’abord transmis par voie orale (d’où l’importance extrême donnée aux hymnes et aux « récitations » chantées) et ne furent transcrits qu’assez tardivement, probablement vers le VIIIe siècle avant notre ère.)) dans les gurûkulas était de s’occuper des vaches de leurs enseignants9. Il existe également un lien aussi entre la vache et les dieux principaux. Premièrement, Krishna10, un des dieux principaux de l’hindouisme et probablement la divinité la plus vénérée aux Indes, s’appelle également Gopala ce qui est un prénom hindi signifiant l’éleveur de vaches. Lors de son enfance, il était gardien de vaches. Dans plusieurs tableaux de Krishna, les artistes peignent Krishna jouant de la flûte, accompagné de vaches. La vache symbolise la maternité et la bonté. Les hindous la vénèrent comme la mère Déesse. La vache céleste, Kamdhenu, est considérée comme la mère de toutes les vaches sur Terre. L’abattage des vaches et la consommation de viande de vache sont strictement interdits dans l’hindouisme. Violer cette interdiction est un péché pouvant entraîner de graves conséquences karmiques. Dans les écrits occidentaux, la vache sert à représenter une image stéréotypée des Indes : il convient de nous rappeler ici la bande dessinée Tintin au Tibet d’Hergé. Dans une scène se déroulant à New Delhi, une vache bloque la rue et ne laisse pas passer le taxi du Capitaine Haddock. Cependant, le guide de Tintin et Haddock leur conseille de ne pas déranger la vache, car déranger une vache est un crime. Pareillement, les bandes dessinées contemporaines ne manquent pas d’user de cette image de la vache considérée sacrée aux Indes. La vache devient un symbole de toute la différence culturelle entre Occident et Indes, érigé en totem exotique.

Outre la vache, le singe est également un personnage important de nos séries. India Dreams met en avant les singes qui occupent une position importante dans l’hindouisme. On peut observer une certaine obsession de ces auteurs pour la figure du singe, qui apparaît souvent dans les planches des albums. Ils semblent s’appuyer sur la compassion des indigènes envers les singes pour mettre en valeur ces derniers : dans le récit, on peut voir des singes jouer dans la véranda du juge Arthur Byle, qui ne font peur à personne, ni à lui ni à ses employés indigènes. Dans le Râmâyana11, ils ont joué un rôle remarquable : ils ont aidé Râma12 à chercher Sîta13 qui a été détenue en captivité par le démon Râvana14. Râma a pu localiser Sîta grâce à Hanuman, le dieu singe((Fils du Vent (Pâvana, Anila) et d’une Apsarâs immortelle nommée Anjanâ qui avait été changée en singe femelle. Il avait le pouvoir de voler dans les airs, de disposer d’une force immense et d’être immortel. Il aurait bondi en un seul saut de l’Himâlaya jusqu’à Lankâ qu’il incendia, et réalisa des exploits sans nombre. Il est très vénéré. Son effigie est souvent représentée dans les lieux où l’on vénère Vishnu et Râma.)). L’armée des singes a aidé Râma à traverser l’océan en construisant un pont incroyable à travers les eaux. De plus, ils ont guerroyé contre l’armée des démons sous le commandement de Râma. Pour leur rôle héroïque pendant le Treta Yuga15, les hindous traitent les singes avec respect et leur offrent de la nourriture, en particulier des bananes. Dans le récit d’India Dreams, nous pouvons voir les singes se promener avec désinvolture dans les rues. Cette représentation des singes paraît normale vu la position des singes au sein de la société hindoue. Toutefois, ici encore, il convient de noter que les auteurs ont représenté une image idéalisée du singe dans la société indienne.

Il est vrai que les singes se font respecter aux Indes depuis toujours en raison de leur rôle épique dans le Râmâyana et aussi grâce à Hanuman, l’une des divinités les plus populaires de l’hindouisme qui incarne le courage exemplaire, la force immense et la grande dévotion. Les auteurs d’India Dreams ont montré à travers le personnage du professeur Sybellius que non seulement les indigènes, mais également certains Britanniques sont envoûtés par l’image des animaux et d’une certaine manière ils essaient de s’intégrer à la société indigène. Le professeur Sybellius, accusé d’être moralement corrompu et expulsé d’une université de Londres, est fasciné par les Indes. Cet épisode a une signification toute particulière dans le récit : les Indes sont vues comme un endroit dépourvu de toute morale qui offre une place aux criminels comme Sybellius, tandis que l’Angleterre reste un endroit habité par des gens civilisés qui ont des valeurs humaines et morales. Cette opposition entre les Indes et l’Angleterre mise en avant dans India Dreams affirme que les Indes sont le miroir de l’Occident.

Sybellius vit aux Indes jusqu’à son dernier soupir. Son attirance exceptionnelle envers les singes se traduit par son désir d’aller voir le temple d’Hanuman et son opinion pour les singes. Il prononce

Les Occidentaux ne voyaient dans la multitude des singes qui envahissaient les villes, les campagnes et les sites religieux, qu’une bande de chapardeurs parfois agressifs. Ils se moquaient de leurs grimaces et de leurs cabrioles pour obtenir un peu de nourriture. Ils les trouvaient serviles alors qu’ils n’étaient que le reflet d’eux-mêmes. Ils ne pouvaient savoir que les singes, qui n’avaient pas été dénaturés par l’homme, étaient les compagnons d’Hanuman, le défenseur du dieu Râma, l’image du parfait disciple. Il était devenu le symbole du dévouement, de l’amitié16.

Avant de rendre l’âme, le professeur Sybellius voyage aux Indes par monts et par vaux. Il visite toutes les villes importantes.

Il finit par arriver à Bénarès où il se trouve complètement enchanté. Pour finir son voyage, il arrive à Chitrakut, une ville sainte dédiée à Râma. Il dit :

Là aussi, il y avait des ghâts, des temples, des palais et de nombreux pèlerins, mais on se retrouvait en pleine jungle, au milieu des cascades et des grottes. Pour peu, on aurait pu se se croire à l’époque du Râmâyana17.

Le professeur Sybellius semble vivre son rêve aux Indes. Son rêve de voir le sous-continent de près se réalise. Le professeur Sybellius demande à ses porteurs de le déposer au pied de la grande statue du dieu Hanuman. On peut voir le professeur assis devant la grande statue et de petits singes jouant dans les arbres. Nous pouvons constater un contraste entre l’immense statue et le professeur Sybellius qui paraît tout petit devant la statue. Les auteurs souhaitent peut-être montrer l’importance de la religion aux Indes et également souligner que l’être humain est tout petit devant le dieu.

Dans le récit d’India Dreams, le prince Jarwal, le fils du maharaja Dharam Singh ayant reçu une éducation anglaise, ne respecte pas les présages et ignore les avertissements des dieux que signale son conseiller Asaf Jah. Ce dernier prévient toujours son prince si c’est un bon jour afin qu’il puisse ou non se mettre à un travail important. Jah pense que Jarwal a vexé les dieux, car il ne respecte pas les signes. Le prince juge la conduite d’Asaf Jah avec mépris. Ce dernier se fie complètement aux astrologues, mais Jarwal les ignore. Par exemple : Asaf Jah s’efforce de prévenir le prince d’un mauvais jour, mais ce dernier ne l’écoute pas.

La voiture dans laquelle Jarwal et Emy vont voyager à New Delhi explose soudainement. L’inquiétude d’Asaf Jah est fondée. En fait, ce sont les singes qui déclenchent l’explosion plus tôt que prévu. Jarwal, qui a grandi comme athée, se met à croire aux présages des dieux. Cet épisode nous montre à quel point les auteurs ont accordé une image positive, voire divine, aux singes. Ces derniers, considérés comme le peuple du dieu Hanuman, sauvent la vie du prince Jarwal. Les singes ont réussi à convertir un athée, Jarwal, en une personne dévouée et respectueuse des traditions religieuses. Cet épisode explique pourquoi les singes ont une place particulière au sein de la société hindoue.

Figure 3 : Singes déclenchant une explosion. Charles Maryse, Charles Jean-François, India Dreams, tome 3 : À l’ombre des bougainvillées ; tome 4 : Il n’y a rien à Darjeeling, Paris, France loisirs, 2006. p. 55. © France loisirs.

Les auteurs d’India Dreams ont non seulement représenté une image parfaite des animaux, mais ils ont également mis en avant une relation distinguée entre les animaux et les humains. Les chameaux, les éléphants, les chevaux, les vaches, les singes, etc., ont tous une vie heureuse : ils ne peinent pas à chercher de la nourriture ni ne se bagarrent entre eux pour survivre ; aucun animal ne cherche à dominer les autres. Les Indes représentées dans India Dreams paraissent une terre paradisiaque pour tous les animaux. Encore une fois, cette image renvoie le lecteur au mythe du « bon sauvage » : une vie simple, empreinte de religion, où animaux et hommes vivent en harmonie dans la simplicité. Cet espace, décrit dans India Dreams, fait allusion au jardin d’Eden, identifié au paradis. Les auteurs évoquent ce monde retrouvé dans le « bon sauvage » qui n’a pas perdu ce rapport simple au monde, contrairement à l’Occident où ce monde est dénaturé par la culture.

En ce qui concerne la vie des indigènes, du point de vue des personnages britanniques dans le récit, elle est également joyeuse : les auteurs font référence à une grande fête religieuse hindoue, où tout le monde semble être ivre de joie. Dans le récit, Miss Percy est émue de voir la façon dont vivent les Indiens, alors qu’en même temps Mme Byle paraît sceptique et réfractaire à ce sujet : elle est peu rassurée de voir les Indiens s’amuser durant la Holi, parfois appelée fête des couleurs, et elle estime que c’est un festival ridicule. Nous avons l’occasion de constater deux avis différents au sein des Britanniques vivant aux Indes : Miss Percy représente ce monde dit « naturel » issu d’un idéalisme colonial tandis que Mme Byle, bien intégrée au système social britannique, désavoue cette vie « exotique » et édénique. Mme Byle décide de retourner en Angleterre après avoir passé quelques semaines à Calcutta. Elle dit à son mari : « Je n’ai jamais pu supporter les Indes, tout m’agresse, tout me répugne ici… Ce n’est pas faute d’avoir essayé… Ce pays d’horreur et de misère où vous nous avez emmenés m’a tout pris ! »18. À la décharge de Mme Byle, on peut noter qu’elle subit un choc culturel d’une grande violence, que rien de son éducation ne la préparait à supporter.

Pendant la fête de la Holi, nous voyons des gens éprouvant un grand plaisir à s’asperger les uns et les autres de poudres colorées et d’eau. Une sorte d’euphorie semble envahir les indigènes. Ici, les auteurs ont raison de peindre un tableau vif des indigènes, car lors de cette fête religieuse des couleurs, les gens oublient tout et s’adonnent complètement à la joie. Néanmoins, cette scène se produit dans la région d’Awadh, connue comme étant une terre sacrée en raison de la naissance de Krishna ; nous y voyons des hommes en sous-vêtement, une représentation écartée de la réalité. Cette scène est narrée par deux femmes britanniques, Mme Byle et Miss Percy, dont l’une se montre réfractaire aux Indes tandis que l’autre est très ouverte par rapport à cette nouvelle culture, totalement différente de la leur.

Par la suite, comme le festival continue, nous constatons une horrible déformation de cette fête traditionnelle.

Dans cette image (figure 4), nous observons deux grands problèmes qui peuvent scandaliser les Indiens : d’abord, les hommes, qui sont en sous-vêtements, se déshabillent. Cette représentation est totalement fausse : il n’existe aucune coutume qui permet aux hommes de se déshabiller en public, même pendant un tel festival. Nous pouvons voir que les hommes se retrouvent nus devant les enfants et les femmes, qui se retirent de la fête. Cette représentation offusquera beaucoup d’Indiens si un jour ces albums sont traduits en anglais ou dans une langue indienne. Il semble que les auteurs ont voulu rendre leur ouvrage sensationnel, en incluant un caractère exotique, voire même choquant, à la société indienne de l’époque coloniale.

Figure 4 : La fête de Hôli. Charles Maryse, Charles Jean-François, India Dreams, tome 3 : À l’ombre des bougainvillées ; tome 4 : Il n’y a rien à Darjeeling, Paris, France loisirs, 2006. p. 6. © France loisirs.

C’est peut-être pour montrer une image entièrement différente de celle de l’Angleterre : par un jeu de miroir, les Européens incarnent l’image antithétique des indigènes, et l’Inde devient un lieu de libération de tous les fantasmes occidentaux. Les colonisateurs ont propagé des préjugés au sujet des indigènes : les indigènes sont lents, non-civilisés, analphabètes et illogiques. Par conséquent, les Européens s’attribuent les traits positifs : ils sont actifs, civilisés, éduqués et logiques. Edward Saïd met en avant la mentalité coloniale : « l’Européen est ainsi raisonnable, vertueux, mûr, ‘‘normal” »19. Par ailleurs, si nous revenons à la figure 4, nous verrons un homme nu jouer du tambour ; un serpent est placé autour de son cou, ce qui paraît étrange : tous les indigènes ne maîtrisent pas les serpents et les cobras. C’est, ici encore, une image stéréotypée des indigènes. Il est vrai que la majorité des indigènes respecte les serpents et ne les tue pas, en raison de leur position privilégiée dans l’hindouisme, mais les serpents et les indigènes ne sont pas amis non plus. Cette représentation mettant en scène des hommes ordinaires nus dans les rues ne correspond pas à la réalité. Par contre, si les auteurs mentionnaient qu’il s’agissait des sâdhus naga babas20 qui se baladent nus dans les rues, ce serait acceptable.

Deuxièmement, dans le récit, les indigènes portent la statue de Krishna jusqu’aux eaux sacrées du fleuve à l’occasion de la Holi ; or, il n’existe aucune signification ou explication derrière cet acte. Pendant la Holi, il n’y a aucune coutume d’immerger des statues des dieux ou de s’immerger soi-même dans un fleuve sacré. Les auteurs se sont probablement appuyés sur une autre fête religieuse, appelée Ganesha Chaturthi et durant laquelle les gens se baignent dans des fleuves sacrés afin de se purifier et d’immerger les statues de Ganesha dans une mer ou une rivière21. Toutefois, cette fête n’est pas du tout liée au festival de la Holi. Il est peu probable que les auteurs, s’étant bien documentés sur l’histoire et la culture du sous-continent indien, aient tout de même confondu la fête des couleurs avec Ganesha Chaturthi : la déformation culturelle dans le but de servir une image « exotique » des Indes est un travers récurrent, qui contribue à la perpétuation du mythe d’un pays imaginaire et mystérieux. Le sous-continent indien devient ainsi véritablement un pays imaginaire.

La fantaisie occidentale se manifeste par des traits exagérés des indigènes dans les albums d’India Dreams. Par exemple : le maharaja Dharma Singh et Asaf Jah, le serviteur du prince Jarwal, sont tous deux hindouistes et respectent les traditions à la lettre ; ils sont présentés en tant que contraste vis-à-vis des personnages britanniques. Emy, un personnage principal des albums, reste impressionnée de voir comment les hommes et les femmes indigènes vivent en parfaite communion avec la nature. Les auteurs tentent de montrer leur point de vue à travers quelques personnages britanniques vivant aux Indes. On peut affirmer que le récit est structuré de façon à ce que jamais l’empathie du lecteur ne se place du côté des indigènes : dans chaque récit, il est nécessaire d’avoir au moins un personnage européen, afin que le lecteur puisse s’insérer dans le récit. Les indigènes restent donc constamment «  étrangers ».

Les auteurs d’India Dreams mettent en scène un homme mystérieux capable de communiquer avec les oiseaux et les animaux, ce qui accorde un caractère magique au récit. Cette communication est réciproque. Le maharaja Dharam Singh aime aller à la chasse. Les oiseaux criards signalent la présence des animaux dangereux aux mainates et ces derniers viennent transmettre les informations à l’oiseleur du maharaja. C’est un pouvoir surnaturel dont fait preuve cet oiseleur. Toutefois, notre recherche sur l’existence des mainates aux Indes nous a appris que les mainates ne se trouvent pas dans la région du Rajasthan où se déroulent les événements du récit. Les mainates se trouvent dans le sud-ouest des Indes ou au Sri Lanka. Les auteurs amènent ces oiseaux du sud des Indes au Rajasthan et mettent un personnage doté d’un superpouvoir dans le récit, de façon à peindre une image magique du sous-continent à leur récit. Ce rapport privilégié des indigènes aux êtres non-humains peut être également constaté dans d’autres séries.

Dans L’Œil de Shiva, une princesse qui s’appelle Sarasvati peut également communiquer avec les animaux. Un groupe d’éléphants charge les rebelles quand ils entrent dans une grotte pleine d’os d’éléphants. Cette grotte sert aux éléphants agonisants, qui viennent y mourir tranquillement. Apparemment, Sarasvati est douée du talent surhumain de comprendre les animaux, et se faire comprendre par eux. Un épisode fait référence au mythe africain du cimetière des éléphants. L’auteur mélange volontairement la localisation de cette croyance européenne du XIXe siècle : il n’existe pas de mythe du cimetière des éléphants aux Indes. Il résulte de cette confusion un amalgame entre colonisation de l’Afrique et colonisation des Indes : tout se passe comme si les Indes et l’Afrique, du point de vue des colonisateurs, étaient interchangeables.

Enfin, notre analyse des albums nous permet d’aboutir à la conclusion que les auteurs ont essayé de montrer un contraste entre l’Angleterre et les Indes, aboutissant ainsi à une image exagérée des Indes. Ce contraste entre les deux mondes est donc peu réaliste. Des personnages britanniques, mis en scène aux Indes, servent à accentuer cette différence entre les deux pays, leurs cultures, leurs mentalités, leurs habitudes et coutumes. Le lecteur peut remarquer qu’un monde puritain et insipide est confronté à un monde coloré, où les gens sont plus vivants et joyeux. Néanmoins, nous avons du mal à approuver le tableau des Indes que ces auteurs ont peint, parce que leur tableau manque de précisions, et une image homogène des Indes essuie un échec absolu. Les auteurs se sont inspirés d’un imaginaire cinématographique qu’on peut retrouver dans La Route des Indes (1984) de David Lean et Le Tigre du Bengale (1959) de Fritz Lang ; de surcroît, ils ont construit leur imaginaire à partir d’une littérature déjà existante et d’une iconographie présente sur le sous-continent. Cet imaginaire laisse place à des représentations fantasmatiques, comme on peut le voir dans la figure 2 où l’on peut lire : « La voici donc cette Inde mystérieuse, chatoyante, grouillante, envoûtante ! Enfin telle que je me l’imaginais ». Les Indes des auteurs concernés sont un territoire imaginaire, un pays de rêves que l’on observe à travers un mille-feuille d’images et de représentations. Par ailleurs, ces auteurs étant passionnés d’histoire, des livres d’histoire et leur petite visite leur ont permis de reconstruire des Indes coloniales, mais de façon fantastique22 : ils ont pu bien cerner le contexte historique, mais ils ont échoué dans la représentation du contexte culturel des Indes du XIXe siècle. Parfois, le récit évoque des coutumes et d’autres éléments qui n’existent pas en réalité.

Cet article aboutit également à la conclusion que les auteurs des bandes dessinées en question n’ont pas encore rompu avec les clichés véhiculés dans Tintin ou dans la littérature du XIXe siècle. Malgré une volonté de réalisme historique, ils prolongent encore les images stéréotypées des Indes, en s’appuyant sur le réalisme magique. On constate également une volonté des auteurs de participer à l’intertextualité chimérique du mythe des Indes : de fait, l’image des Indes que ces auteurs représentent n’est pas tout à fait soutenue par un goût de réalisme, mais plutôt par l’envie de montrer à quel point le sous-continent indien est un territoire exotique, magique et plein d’aventures. La déformation fantasmée des Indes n’est pas propre qu’à la BD : elle continue d’être véhiculée et entérinée par le monde occidental. Par conséquent, il va de soi qu’il existe tout un sous-genre de fiction se soit construit autour de la figure de « l’Européen perdu dans sa vie, qui entreprend un voyage en Inde23 pour retrouver les vraies valeurs » : l’Inde, dans la vision occidentale, tend toujours à rester pensée comme une terre fictionnelle.


Bibliographie

Arleston Christophe, Ridel Curd, Tandori : Fakir du Bengale, Toulon, Soleil, « Jeunesse », 2007-2008, 3 tomes.

Tome 1 : Le Réveil de l’éléphant bleu, 2007 ;

Tome 2 : La Déesse aux deux visages, 2008 ;

Tome 3 : Un Livre dans la jungle, 2008.

Charles Jean-François, Charles Maryse, India Dreams, Paris, Casterman, 2002- 2016, 10 tomes.

Tome 1 : Les Chemins de brume, 2002;

Tome 2 : Quand revient la Mousson, 2003 ;

Tome 3 : À l’Ombre des bougainvillées, 2004 ;

Tome 4 : Il n’y a Rien à Darjeeling, 2005 ;

Tome 6 : D’un Monde à l’autre, 2010 ;

Tome 7 : Taj Mahal, 2012 ;

Tome 8 : Le Souffle de Kali, 2013 ;

Tome 9 : Le Regard du vieux singe, 2016 ;

Tome 10 : Le Joyau de la couronne, 2016.

Cuvelier Paul, Corentin, Bruxelles, Le Lombard, 1996-1998, 8 tomes.

Tome 1 : L’Extraordinaire Odyssée, 1996 ;

Tome 5 : Le Signe du cobra, 1996.

Diderot Denis, Supplément au Voyage de Bougainville, Paris, Magnard, 2003.

Dumas Patrick, L’Œil de Shiva, Paris, Semic, 2004.

Hergé, Tintin au Tibet, Paris, Casterman, 1993.

Kipling Rudyard, Le Livre de la jungle, Paris, Flammarion, Jeunesse, 2011.

Louis Frédéric (dir.), Dictionnaire de la Civilisation Indienne, Paris, Robert Laffont, Paris, 1987.

Martel Yann, L’Histoire de Pi, Paris, Gallimard, Jeunesse, 2009.

Saïd Edward, L’Orientalisme L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1980.


  1. Avant l’arrivée des Britanniques, l’Inde n’était pas un pays unifié mais un vaste territoire composé de nombreuses régions. Son unification a eu lieu au fur et à mesure quand les Britanniques ont commencé à annexer les territoires et les royaumes des maharajas et empereurs moghols. Dans cet article, nous allons donc appeler l’Inde les « Indes », ce qui semble plus juste au regard du contexte historique. [↩]
  2. Cuvelier Paul, Corentin, tome 1 : L’Extraordinaire odyssée, Bruxelles, Lombard, 1996. [↩]
  3. Le colonialisme humaniste est une forme de colonialisme imbue d’une mission de guider, civiliser et évangéliser les peuples indigènes. Le colonialisme humaniste s’inscrit dans la théorie des trois C (Christianisme, Civilisation et Commerce) de David Livingstone. Selon ce dernier, cette théorie peut aider les sociétés indigènes à progresser vers un avenir meilleur. [↩]
  4. Diderot Denis, Supplément au Voyage de Bougainville, Paris, Magnard, 2003, p. 29. [↩]
  5. Le réalisme magique est une vision du réel renouvelé et élargie par la part d’étrangeté et de mystère que l’esprit humain recèle. Dans un récit se rapportant au réalisme magique, l’histoire et les personnages sont ancrés dans le réel mais le lecteur y trouve un élément magique, fantastique ou surnaturel qui n’est pas remis en cause comme on peut le trouver dans les séries en question de cet article. [↩]
  6. Jules Vernes : ce personnage fictionnel comporte une variation orthographique en sa finale, pour établir certes un rapprochement avec le romancier Jules Verne mais non une adéquation. [↩]
  7. On peut penser qu’il s’agit pour les auteurs de Tandori d’opposer le pragmatisme commercial cynique des Britanniques à l’idéal humaniste français que représente l’écrivain et intellectuel Jules Verne. [↩]
  8. Un dévot, un homme pieux ; nom donné aux ascètes et saints hommes hindous. [↩]
  9. « Famille du gurû », nom général donné à la famille d’un gurû mais aussi à ses élèves considérés comme faisant partie d’une « kula » ou « famille » au sens large. Mais, ce nom est également appliqué aux écoles philosophiques issues de l’Aryasamaj. [↩]
  10. Krishna est le 8e Avatâra de Vishnu qui est la deuxième grande divinité de la trinité brahmanique et hindoue (Brahmâ-Vishnu-Shiva), dont le rôle essentiel est de préserver et de faire évoluer la création. [↩]
  11. « La Marche de Râma » : grand poème épique de l’Inde en un sanskrit relativement populaire, par un nommé Vâlmîki, qui aurait vécu au début de notre ère, en se fondant sur des légendes plus anciennes remontant peut-être au VIIe siècle avant notre ère. Divisé en 7 livres, il comprend 645 chants en 24 000 shloka de deux vers de 16 pieds chacun. L’histoire que raconte Vâlmîki dans son Râmâyana est à la fois historique (la conquête du Sud de l’Inde par les hindous mais difficilement vérifiable) et mythique. C’est, avant toute chose, une grande histoire d’amour, celui de Râma pour son épouse Sîtâ. [↩]
  12. Incarnation solaire de Vishnu, représentant la loi cosmique. Il aurait apporté le bonheur et la paix pendant le deuxième âge du monde (Treta Yuga). Le nom de Râma est en lui-même une manifestation de la syllabe Aum (ou OM). [↩]
  13. Divinité védique des labours et du blé, épouse d’Indra. Dans le Râmâyana, elle est la fille du roi Janaka du Videha qui épousa Râma, alors prince héritier d’Ayodhyâ. Elle est une incarnation de Lakshmî. [↩]
  14. Dans le Râmâyana, c’est le roi démon (Râkshasa) de Lankâ, qui usurpa le trône de son demi-frère Kuvera et lui vola son palais volant (Pushpaka) avec lequel il put ravir Sîtâ, l’épouse de Râma. Il fut tué par Râma, qui mit sur le trône de Lankâ son frère Vibhîshana. Il possédait dix têtes et vingt bras. [↩]
  15. C’est un âge ou une époque dans un cycle de quatre âges qui sont : Satya Yuga, Treta Yuga, Dvapara Yuga, et Kali Yuga. Le concept de Yuga est mentionné dans le Vishnu Purana. Yuga peut aussi se définir comme un cycle cosmique de la cosmologique brâhmanique correspondant à l’apparition, l’évolution et la disparition d’un univers. [↩]
  16. Charles Maryse, Charles Jean-François, India Dreams, tome 10 : Le Joyau de la couronne, Paris, Casterman, 2016. p. 16. [↩]
  17. Ibid., p. 34. [↩]
  18. Charles Maryse, Charles Jean-François. India Dreams, tome 8 : Le souffle de Kali. Paris, Casterman, 2013. p. 24. [↩]
  19. Saïd Edward, L’Orientalisme, L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1980, p. 55. [↩]
  20. Naga signifie « nu » et baba signifie « sâdhu », « ascète ». C’est une secte shivaïte. Les naga babas se proclament ainsi guerriers ascètes. Ils se différencient des autres sâdhus par leur port d’armes et entrent souvent en conflits avec d’autres sectes. On croit qu’ils ont également lutté contre les empereurs musulmans lors de l’Empire Moghol. À ne pas confondre avec les aghoris. [↩]
  21. Fête hindoue, surtout observée dans la région de Mumbai, célébrant l’anniversaire de la naissance de Ganesha. Elle se déroule pendant le mois de Bhâdrapada (août-septembre). On y vénère des images de Ganesha faites spécialement pour cette occasion. [↩]
  22. Ici compris au sens d’où domine le surnaturel. [↩]
  23. L’indépendance est acquise en 1947. L’unification des régions a lieu au fur et à mesure pendant la domination britannique. À partir de 1947, on peut appeler les « Indes » l’Inde. [↩]

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
laboimaginr2 (18 février 2025). L’imaginaire français et les Indes coloniales dans la bande dessinée française contemporaine. Laboratoire des Imaginaires. Consulté le 9 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13c6m


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