Un corps « idéal », normativité corporelle et récit initiatique transgenre dans la saga Nemesis d’April Daniels
Par Amélia Fiset

Un corps « idéal », normativité corporelle et récit initiatique transgenre dans la saga Nemesis d’April Daniels
La saga Nemesis de l’écrivaine américaine April Daniels est composée de deux romans pour jeunes adultes, Dreadnought et Sovereign, parus tous deux en 2017. Ceux-ci sont narrés par le personnage de Danielle Tozer, une adolescente transgenre de 15 ans forcée de vivre dans le placard, qui voit sa vie basculer quand Dreadnought, le plus fort des super-héros, meurt dans ses bras faisant d’elle l’héritière de ses super-pouvoirs. En plus d’être invulnérable, de posséder une force physique incommensurable et de pouvoir voler à une vitesse folle qui ferait pâlir d’envie un avion à réaction, céal1 qui reçoit les aptitudes de Dreadnought voit son corps remodelé en son soi idéal. Pour les hommes cisgenres2 ayant précédé Danny, cette métamorphose se résumait à une mâchoire plus carrée, des abdominaux d’acier et des muscles saillants. Or, pour l’adolescente, cette transformation lui permet d’enfin obtenir le corps féminin dont elle rêvait tant, échappant ainsi à l’enfer de sa puberté masculine endogène. L’aspect physiologique de la transition de Danny est réglé en quelques minutes ; plus encore, son corps est pratiquement indifférenciable de celui d’une adolescente cisgenre. Pas d’obstruction médicale inutile ou d’années d’attente pour voir les effets d’un traitement, comme le dit elle-même Danielle: « C’est la meilleure transition qui pouvait [lui] arriver3 ». Cela n’est guère surprenant, si l’on considère que l’autrice de la saga, April Daniels, affirme écrire « sans gêne une power fantasy4 juste pour elles [les filles trans]5 ». De son propre aveu, l’entièreté du premier tome est construite à partir d’une volonté de donner un sentiment de puissance aux filles trans effrayées6. Pourtant, ce désir d’empowerment7 dont découle le corps «idéal» de Danny ne sert guère d’excuse pour ignorer le versant plus difficile de la condition sociale des personnes transgenres ; ainsi, ces romans n’hésitent jamais à raconter les expériences transphobes et violentes dont est victime Danielle: rejet parental, itinérance, harcèlement verbal et sexuel. L’empowerment de l’histoire de superhéros côtoie l’adversité d’une coming of age story (d’un récit initiatique) transgenre dans une société marginalisant la transitude8.
C’est dans cette perspective que nous souhaitons interroger la manière dont la saga Nemesis négocie avec les sensibilités du récit initiatique d’une adolescence transféminine9 et les standards physiques, standards définis par la norme cisgenre patriarcale, c’est-à-dire la blancheur, la minceur, l’absence de handicap, le fait d’avoir un corps d’apparence conventionnellement cis10. Il nous apparaît qu’en voulant présenter un récit initiatique transgenre inédit où se mêlent les possibilités offertes par les forces surnaturelles des super-pouvoirs et un désir d’affirmation de soi authentique, ces deux romans finissent par développer un discours critique au sujet des normes corporelles mettant en lumière la complexité de ces prescriptions, tout particulièrement celle à l’intersection de la transitude, de l’adolescence, de la féminité et du super-héroïsme.
Étant donné que ces romans adoptent le point de vue de Danielle, ils sont structurés selon l’unique perspective d’une personne trans. À cela s’ajoute la transitude de l’autrice et de son public cible. Jamais le récit trans de la saga n’est subordonné aux regards et à la compréhension des personnes cisgenres. Ainsi affranchis des contraintes de l’ac-cis-ibilité, les deux romans se permettent d’explorer les conséquences et les enjeux posés par le regard cisgenre et sa transmisogynie11 sur l’histoire et l’intériorité d’un personnage trans. Ce développement se voit dans le rapport des œuvres à un stéréotype largement présent dans les romans jeunesse trans: le modèle du mauvais corps. Dans sa version la plus simple, cette idée du mauvais corps revient à affirmer, selon la philosophe Talia Mae Bettcher, que « l’an naît avec la condition médicale de la transsexualité[sic] et que, par une chirurgie de reconstruction génitale, ille devient homme ou femme12.» Notons que Bettcher distingue cette version « faible » du modèle de sa version dite « forte » qui ne prescrit en rien une intervention médicale, celle-ci faisant plutôt de l’identité de genre (l’aspect psychologique) la caractéristique déterminante du sexe (aspect physiologique) véritable d’une personne. La version faible prédomine dans les romans pour jeune adulte comme le constate Jennifer Putzi, professeur d’anglais et de women studies, dans son article « “None of this ‘trapped-in-a-man’s body’ bullshit”: Transgender Girls and the Wrong-Body Discourse in Young Adult Fiction ». Remarquons que le corpus de l’article de Putzi s’arrête en 2016. De ce fait, ces deux romans superhéroïques sont postérieurs au portrait de la littérature jeunesse américaine que brosse Putzi. L’article nous éclaire sur le contexte de parution de la série de romans. La profes seure y souligne l’attention centrale qui est donnée aux parties génitales, tout particulièrement à celles des adolescentes trans, l’altération de cette portion du corps devenant bien souvent la finalité du développement de ces jeunes femmes dans leur récit initiatique et leur transition de genre13. Le passage à l’âge adulte y devient synonyme de modifications chirurgicales des parties génitales, qui pourtant ne sont en rien nécessaire pour être trans et épanouix, chacune de ces personnes ayant son propre parcours et ses propres besoins. L’adéquation entre corps et identité devient l’équi libre sur lequel se fonde la situation finale. Si les récits initiatiques sont des quêtes de soi, les sexes produits par les vaginoplasties ou les phal loplasties sont considérés comme la réelle manifestation de l’identité accomplie des personnages trans. Or, il s’agirait à tort de traiter une transition médiale comme l’unique aspect valable d’une transition de genre, qui soulignons-le est un phénomène complexe qui affecte toutes les composantes de la vie d’an individux qui touchent de près ou de loin au genre. Notons que, sur le plan du récit, le « personnage est le résultat d’un processus d’individuation, que le récit initiatique a précisément pour vocation de mettre en œuvre. Cette individuation est indissociable d’un processus de mise en forme du monde comme milieu14.» Il apparaît que la majorité des romans jeunesse qu’étudie Putzi, aux vues des résultats de la chercheuse, auraient cette tendance à contraindre leurs personnages trans à la conformité à un milieu (cisgenre), négligeant que le processus d’individuation d’an protagoniste fait évoluer son milieu au même titre que son être. Ce faisant, la complexité du processus d’individuation du personnage trans est occultée par l’importance donnée aux parties géni tales. La seule façon d’affirmer le soi véritable au monde devient alors purement génitale et médicale. Dreadnought, le premier roman de la saga, vient cependant renverser la convention du changement de sexe15 comme achèvement de l’individuation en offrant son corps « idéal » à Danielle à la septième page du roman16. Conséquemment, les six premières pages de l’œuvre sont les seules où la dysphorie de genre17 physique de la protagoniste est développée en tant que sujet principal au présent. Comme le souligne lu bioéthician Florence Ashley, « la détresse relative à la dysphorie de genre n’est guère signe de maladie mentale, mais constitue une réponse psychologique normale au fait d’avoir un corps ne correspondant pas à sa conception genrée de soi18.» C’est ce malaise qui afflige Danielle dans les premières pages de Dreadnought. Le passage s’efforce plutôt de rendre intelligible la «conception genrée de soi» de Danny et pas seulement son rapport tendu à son corps. Ce faisant, le modèle faible du mauvais corps ne fait qu’une brève apparition et son rapport aux parties génitales y est fort singulier pour un roman jeunesse ayant une protagoniste trans. Danny ne voit en rien l’avenue chirurgicale (incluant la modification de ses caractéristiques sexuelles primaires) comme une obligation, contrairement à la quasi-totalité des romans pour jeunes adultes que décrit Putzi. Pour Danielle, il s’agit d’une possibilité sans être forcément une nécessité: « Peut-être économiser pour une chirurgie19 ». Notons que Danny, en plus de ne parler que d’un peut-être, ne spécifie pas l’opération en question : rien n’indique qu’il s’agit particulièrement d’une vaginoplastie, de chirurgies de féminisation faciale, d’une augmentation mammaire, etc. Le personnage évoque d’ailleurs ne pas être particulièrement « dérangé20 » par ses parties génitales. Son inconfort physique se concentre sur sa voix, son visage et sa carrure. En fait, la dysphorie physique de la protagoniste apparaît dans Dreadnought comme un aspect singulier dans un tout pluriel et complexe. Au début du premier tome21, on trouve un long passage où Danny expose sa transitude et son rapport avec cette dernière. L’ouverture de ce passage renvoie d’emblée au modèle du mauvais corps, sans pour autant simplifier la complexité des sentiments relatifs à la transitude :« Je ne suis pas censée être un garçon. […] Il y a eu une terrible erreur. Je suis prise au piège du mauvais côté. Je ne suis pas un garçon. Je ne serai pas un homme. Je suis une fille. Je suis une fille. JE SUIS UNE FILLE ! Le mensonge est étouffant22. » Notons le vocabulaire qu’emploie Danny pour décrire sa situation. Elle parle d’une erreur, du mauvais côté, d’un mensonge. Son identité de genre véritable est féminine et celle qui lui fut assignée à la naissance n’est qu’un écran de fumée. Or, ce n’est jamais le corps qui est désigné comme seul responsable de la situation ; le rôle de genre – un rôle de garçon et tous les stéréotypes qui vont avec dans le cas de Danielle– qui lui est imposé joue pour beaucoup dans le malaise/mal-être qu’elle ressent. Cela est d’ailleurs corroboré par l’espace dédié à ces questions dans le monologue d’exposition de Danny. Dans les 56 lignes du passage (une page représentant 35 lignes) seulement 14 sont consacrées au mal-être physique de l’adolescente. La question du rôle de genre quant à elle occupe 21lignes, pointant la violence du père de Danny et des autres garçons comme principale source de mal-être et d’injonction au placard. C’est d’ailleurs sur les enjeux posés par cette pression sociale que se concentre le roman à la suite de la transformation de Danny. En effet, on constate une certaine inversion du modèle du mauvais corps, voire un jeu sur le rapport au corps, à la transitude et au regard de l’autre qui viendrait mettre en lumière les aspects sociaux de la norme cisgenre. Après sa métamorphose23, le corps de Danielle devient certes représentatif de son identité de genre véritable, mais l’adolescente n’en demeure pas moins dans le placard, sa famille la croyant être un garçon cisgenre victime d’un terrible accident surnaturel causé par un combat de superhéros. Pour résumer, les parents de Danny pensent qu’elle est un garçon prisonnier d’un corps de fille. Ici, ce n’est pas le corps de Danielle qui est la source de l’« erreur », mais l’idée cisnormée que ses parents ont de leur fille trans. On observe d’ailleurs tout le poids de cette norme à travers la façon ironique dont le roman traite la situation : seulement 48 heures après son « accident », Danny se retrouve dans le bureau de son médecin traitant, ce dernier la référant à un endocrinologue pour que l’adolescente suive une hormothérapie substitutive24. Il s’agit du traitement auquel Danny aspirait au tout début du roman avant de recevoir son nouveau corps, à l’exception près que cette médication-ci est à base de testostérone visant à faire détransitionner l’adolescente, à corriger ce qui est perçu comme son mauvais corps. Comble de l’ironie, Danny est sauvée par l’accès difficile aux soins de santé relatifs à une transition de genre, l’adolescente devant attendre longuement avant de pouvoir rencontrer an endocrinologue qui pourrait lui prescrire de la testostérone. Bien sûr, histoire de superhéros oblige, le fait qu’elle soit invulnérable et qu’une aiguille ne puisse donc pas traverser sa peau pour procéder à une injection l’aide à résister à cette tentative de correction de son genre. Ajoutons à cela que les parents de Danielle essaient de la cacher en l’enfermant dans sa chambre, le temps que tout rentre dans l’ordre. Cette honte indique avec précision les mécanismes animant le cissexisme25 de cette famille. Le cis sexisme est défini par Julia Serano dans Whipping Girl, ouvrage phare du transféminisme, comme « la croyance que les genres [trans] sont moins “réels” ou légitimes que les genres [cis]26.» Cette différence de validité se traduit le plus souvent en hiérarchisation entre la cisitude et la transitude en défaveur de cette dernière. La « masculinité » imposée à Danny à sa naissance est considérée comme plus légitime que la féminité de son identité de genre et de son nouveau corps. Danny a l’air d’une adolescente tout ce qu’il y a plus de banal : elle correspond en tout point aux normes physiques cisgenres pour une fille. Pourtant, ses parents la confinent dans sa chambre car le véritable problème, ici, est d’avoir un enfant qui ne se conforme pas aux attentes induites par son genre assigné à la naissance.
Il nous apparaît donc que le fait d’évacuer les problématiques liées à la dysphorie de genre physique de la protagoniste en lui donnant un corps conforme à son idéal dès les premières pages du roman permet de révéler la complexité de la pression qu’exerce la norme cissexiste sur Danny, et ce, au-delà des questions physiologiques. Le renversement qu’opère le roman souligne, non pas la nécessité de l’altération du corps, mais plutôt la nécessité de l’affirmation de soi. La transformation de Danny n’est ici que l’élément déclencheur, l’étincelle de son récit initiatique et donc de son individuation. Le véritable objectif de Danny et le seul moyen de lever la confusion sur son genre sont de revendiquer son identité en tant que femme avec fierté. C’est pourquoi le premier tome de la saga s’achève sur le coming-out de Danny en tant qu’héritière du super-héros Dreadnought et en tant que fille trans lesbienne aux médias27. Il s’agit là du changement le plus significatif de la saga Nemesis par rapport à nombre romans trans pour jeunes adultes l’ayant précédé. Il y est affirmé qu’un corps conforme à son idéal peut certes être important, mais que l’affirmation de son identité est le réel cœur du récit initiatique trans.
Or, il n’en demeure pas moins pertinent d’étudier ce corps que Danny qualifie d’« ideal self28 », de son soi idéal. Le fait que le corps de l’adolescente corresponde à son idéal est mentionné pour la première fois lors d’un examen médical mené par Doc Impossible, super-héroïne, androïde et seule adulte à soutenir directement Danny dans sa transition. Membre de la Légion Pacifica, le regroupement local de super-hérauz, Doc Impossible a accès aux historiques médicaux des prédécesseurs de Danielle et comprend donc le fonctionnement de ce super-pouvoir : « Les autres Dreadnoughts ont rapporté que, quand ils ont pris possession du pouvoir, cela a changé leur corps en ce qu’ils ont toujours désiré qu’il soit. Certains sont devenus un peu plus grands, un autre a vu ses orteils amputés repousser29.» L’idéal du corps de Danny n’est donc pas une donnée purement abstraite et extérieure au récit. La morphologie de l’adolescente n’a pas changé pour une anatomie superhéroïque30 immanente qui serait l’apanage de chaque justicièr peuplant son univers. Danny comprend que son nouveau corps est, comme elle le dit « une fenêtre donnant sur son esprit31 ». Pour Danielle, il ne s’agit pas seulement du désir d’avoir un corps en phase avec son identité de genre, mais aussi de l’idée qu’elle se fait d’un corps féminin idéal en tant qu’adolescente de 15 ans. La jeune super-héroïne fait rapidement le lien entre sa « taille élégante » et « la perfection des couvertures de magazines32 ». Elle se rappelle aussi sa dernière visite à un magasin de sous-vêtements et note avec un certain dégoût la similitude entre ses formes et celles des femmes présentes sur les affiches. Comme le résume avec amusement la Doc Impossible, le corps idéal de Danny est celui d’« une mannequin de sous-vêtements photoshoppée33 ». L’idée répugne l’adolescente. Ce n’est pas qu’elle dédaigne son corps ou celui de ces femmes ; c’est plutôt que son anatomie révèle l’influence considérable de ces figures féminines sur son imaginaire. Pis encore, elle représente maintenant cet idéal corporel inatteignable en tant que super-héroïne. Lorsque l’adolescente demande à la docteure s’il est stupide d’être en colère de sa beauté, la Doc Impossible offre une réponse qui nous intéresse tout particulièrement : « Oui ! Oui, ça l’est. Tu te crois immunisée aux publicités ? Ça serait un sacré super-pouvoir […]. Ne t’en fais pas trop avec ça. Ils vont trouver une façon quelconque de te rendre mécontente de corps tôt ou tard34.» Alliée et mentore de Danny, la Doc agit à titre de voix de la raison. Elle vient rappeler à Danielle que, malgré ses super-pouvoirs et sa transitude, elle reste une adolescente comme toutes les autres. La professeure Martine Delvaux, dans son livre Les filles en série, plus précisément de son chapitre sur la figure de Barbie, évoque cet enjeu des représentations féminines chez les filles: « Si le mannequin anorexique, aux formes disproportionnées, était une image parmi tout un spectre d’images mises à la disposition des filles parmi lesquelles choisir mille et un avenirs, ce ne serait pas un problème. Le problème, c’est que cette image est la seule qui est présentée35.» Ce qui force à se demander comment et pourquoi Danny a pu se « croire immunisée » à ce problème de représentation qui la dépasse bien largement. Pourquoi semble-t-elle surprise ? Il s’agit là d’une forme de cissexisme intériorisé chez la protagoniste que le roman vient volontairement confronter. Danny croit que sa féminité est moins légitime que celle de ces pairs ; elle peine à se concevoir affectée par les mêmes problèmes qu’elles. Ce n’est pas un hasard si l’échange entre les deux femmes sur le corps idéal de Danny s’ouvre sur la Doc Impossible qui réaffirme à Danielle qu’« il n’y a rien de mal à être trans36», refusant toute manifestation de transphobie intériorisée chez l’adolescente. Cette discussion sur le rapport aux normes corporelles féminines se veut un espace d’affirmation qui, sans nier les différences de Danny, vient rappeler sa normalité. À travers tous ces récits de « mauvais corps » et de quête de chirurgies, Dreadnought se distingue en traitant son héroïne comme une adolescente normale, et ce, nonobstant sa transitude et ses super-pouvoirs. Le roman vient souligner que, au-delà des questions de parties génitales et de dysphorie, les filles trans sont en proie aux mêmes doutes et inquiétudes que les filles cisgenres, à un même noyau de sexisme.
Cette similitude entre ces anxiétés se remarque dans le rapport de Danny à son poids et à son alimentation, tout particulièrement dans une scène se situant quelques chapitres après son échange avec la Doc Impossible, où Danielle note qu’elle est l’une des seules filles à faire la file pour s’acheter une pointe de pizza à la cafétéria de son école: « il y a une grosse différence de répartition des genres entre les kiosques. La file pour la pizza est presque uniquement des garçons. Soudainement, je suis préoccupée à l’idée de grossir, ce qui est quelque chose qui ne m’était jamais arrivé avant [maintenant]37. » Certans pourraient qualifier ce passage de cliché38 ; cela est d’ailleurs bien fréquent lorsqu’une femme trans se conforme à un stéréotype féminin, le cissexisme faisant que leur rapport à un lieu commun est vu comme illégitime, donc faux et forcé, alors que toute femme, qu’elle soit cis ou trans, ne peut échapper que difficilement aux normes et aux idées reçues qui conditionnent son genre. C’est justement à cette norme que fait référence Danny ; il s’agit d’un phénomène culturel d’envergure que décrit ainsi Mona Chollet dans son ouvrage Beauté fatale : « [u]ne femme est censée picorer, remplir modérément son assiette, éviter de se resservir. Il est inconcevable qu’elle se laisse aller sans retenue aux plaisirs de la chère39.» À cet effet, on constate que, dans son récit initiatique, son école, plus spécifiquement la cafétéria est l’espace par excellence de l’apprentissage du sexisme et plus largement du regard masculin. Au-delà d’un espace servant à l’alimentation, il s’agit aussi d’un espace de socialisation. Danny y interagit principalement avec David, son meilleur ami d’enfance. La réplique sur le poids de l’adolescente n’est donc pas placée au hasard, elle se situe juste avant une confrontation de Danny avec ce regard masculin la désirant. Avant ce passage, le per sonnage de David a été dépeint comme un voyeur. Danny l’a surpris à lui regarder ses seins, mais l’adolescente avait mis la chose sur le compte de la nouveauté, sur le fait que David avait besoin de temps pour s’habituer à sa nouvelle apparence40. Cependant, lors de cette scène à la cafétéria, l’adolescente remarque que l’attention du garçon se porte entièrement sur sa poitrine pour une seconde fois. Elle confronte David, celui-ci se défend en disant qu’il n’est pas « gay41 ». Ce à quoi Danny réplique violemment qu’elle est une fille. Devant la colère de son amie, le garçon demande à Danielle si elle a ses règles. À partir de ce point, la dispute ne fait que s’envenimer42. David représente le premier contact de l’adolescente avec un regard masculin cisgenre et hétérosexuel ; ce regard traite son corps, siège de sa subjectivité, comme un objet à regarder et à désirer. Le contact est d’autant plus frustrant pour la protagoniste en raison de la transmisogynie de son ami. L’intersection entre misogynie et transphobie s’arrime ici de manière que, même si elle est sexualisée par son ami, Danny voit son identité de genre féminine méprisée et délégitimée. Pis encore, sa féminité est perçue uniquement comme un objet existant pour le plaisir masculin. Le harcèlement sexuel qu’elle dénonce est balayé du revers de la main par son interlocuteur pour ces raisons transmisogynes. Son interlocuteur lui répond qu’elle n’est pas véritablement une fille en affirmant que sa féminité serait factice, une façade couvrant une essence masculine qui rendrait ce harcèlement impossible. Toutefois, la violence qu’elle vit résulte directement de son genre féminin. Par exemple, elle se fait « reluquer » les seins et on prétend que son cycle menstruel est la cause de l’ensemble de ses émotions négatives, et ce, malgré son absence d’utérus43. Le conflit culmine dans une dernière scène entre Danny et David, où ce dernier tente de convaincre l’adolescente de devenir sa petite amie, évoquant une sorte de solidarité masculine qui ferait que Danny devrait pallier l’absence de conquête amoureuse de son ami par compassion. En plus d’être victime de la misogynie, de la transphobie et de la transmisogynie du garçon, Danny est lesbienne et l’affirme et le réaffirme avec force tout au long de cet échange : « Je n’aime pas les garçons, aucun garçon. Si j’aimais les garçons, je n’aimerais pas ceux qui me parlent comme tu viens de le faire44.» L’échange escalade violemment lorsque Danny ordonne à David de partir, le menaçant même de l’humilier publiquement en révélant l’existence d’une tache de naissance que l’on imagine embarrassante. Si une brève ellipse soustrait le lectorat aux mots de cette discussion animée, on apprend plus tard, lorsque Danny se confie à l’une de ses amies, que David l’a appelée une « tr*nny45 » et lui a dit « espérer que quelqu’un [la] viole46 ». Ces scènes viennent illustrer les changements sociaux que vit Danny. David apparaît comme la seule figure masculine (à l’exception du père du Danny) à interagir avec Danny en dehors d’un contexte super-héroïque, et la plupart de ces interactions sont centrées sur la sexualisation de Danny. Puisque David est le seul homme à désirer Danny dans toute la saga, il incarne à lui seul le regard masculin désirant. En raison de cette singularité, la réaction de Danielle est d’autant plus intéressante et importante, car elle ne s’oppose pas à un regard, mais bien au seul regard la sexualisant. Ce rejet vient souligner le rapport complexe de la saga avec la norme qui modèle le corps idéal de Danny. Certes, les formes de Danielle sont celles d’une mannequin ; elles sont taillées sur mesure pour correspondre aux normes de beauté d’une société patriarcale privilégiant la cisitude et l’hétérosexualité. Or, l’adolescente refuse violemment le regard réifiant de cette norme qu’incarne David. Ce rejet est d’autant plus frappant lorsque l’on considère que David tente de forcer Danny à être sa petite amie, alors que l’adolescente est ouvertement lesbienne. Le garçon devient une manifestation de la norme hétérosexuelle. La conduite du personnage est presque une manifestation de la réflexion de John Berger : « Les hommes regardent les femmes. Les femmes se regardent être regardées47.» David est un être qui n’existe que pour regarder une femme au corps tout droit sorti d’un magazine et pour initier Danielle à la violence de ce regard. Danny, elle, remarque qu’elle est regardée, mais à chaque fois en est dégoûtée. Cela souligne que le regard masculin ne domine en rien dans l’économie du récit de la saga Nemesis, cette dernière étant conçue pour un public transféminin, un public qui appartient à un groupe marginalisé qui ne sait que trop les risques et les effrois de la sexualisation outrancière qui viennent avec le désir masculin. La capacité d’agir de Danny prime sur le désir d’un homme. Plus encore, son refus constitue une réappropriation de son corps en tant que femme trans et lesbienne. Le corps de Danielle sert avant tout à son propre épanouissement, avant de sa satisfaire une quelconque fonction dans une économie patriarcale favorisant (voire exigeant) une conformité à la cisitude et à l’hétérosexualité. Soulignons que, dans un système transmisogyne hypersexualisant les femmes trans48, il existe une tendance à réduire les femmes trans à un objet de fétichisme et de luxure, avant d’en faire des personnes ayant des désirs communs et humains. C’est ce contraste qui structure le refus de Danny entre la pression d’avoir son corps regardé et réifié, et le fait que sa physiologie est un lieu d’affirmation de soi et de son indépendance. Le cheminement de Danny va d’ailleurs en ce sens lorsque, après avoir vaincu l’antagoniste du roman, elle célèbre en mangeant pour le plaisir : « Je me gave à pleines bouchées de pizza et de salade. Je ne m’embête pas à me restreindre à une seule pointe ou à m’affamer en ce moment. Si ce corps est mon idéal, alors c’est mon idéal, et maintenant, ça veut dire que je vais manger autant que j’en ai envie49.»
C’est justement en cela que la saga Nemesis vient bousculer les normes du genre super-héroïque. Si on regarde du côté des comics, médium où sont nés les super-héros et où paraissent la majorité de leurs aventures, on remarque une sexualisation et stéréotypisation du corps féminin qui n’est pas sans rappeler les mannequins photoshoppés qui ont influencé inconsciemment Danny. L’objectification des corps dans ce médium a donné naissance à une vive critique de la part d’autrices et de lectrices de comics qui ont rapidement cherché à nommer et à dénoncer cette érotisation. Pensons notamment à la Hawkeye initiative50, un projet porté par des fans de comics qui vise à souligner le ridicule des postures et des tenues des super-héroïnes en substituant ces personnages par le super-héros Hawkeye, membre des Avengers chez Marvel. Ces illustrations montrent donc bien souvent le superhéros en petites tenues avec les lèvres en cœur, le dos arqué tel un fer à cheval et les fesses rondement exposées. Loin d’être aussi provocante ou de jouer autant sur les codes du genre (sexué), la saga Nemesis critique les mêmes tares, la culture objectifiant les femmes, en situant une héroïne trans et son récit initiatique au cœur de cet imaginaire superhéroïque. Jusqu’à présent superhéros et transitude se sont peu croisés. On cite généralement Coagula (première apparition dans le comics the Doom Patrol 70, septembre 1993) comme la première superhéroïne trans, mais peu l’ont suivie. Il faut attendre 2014 avec le personnage de Sera de la bande dessinée Angela: Asgard’s Assassin, puis 2018 avec l’ajout de l’héroïne Dreamer aux personnages centraux de la série télévisée Supergirl pour voir l’un deux grands éditeurs de comics (Marvel et DC), intégrer des superhéroïnes51 transgenres à leurs vastes multivers. C’est dans un imaginaire où des femmes comme elles sont rares que s’inscrit Danny. Toutefois, ce n’est guère la transitude de Danielle qui vient critiquer les normes objectifiantes du genre superhéroïque, mais plutôt la normalité et la validité de son identité. C’est d’ailleurs la banalité de la féminité trans que cherche à capturer Dreadnought, en éclipsant, dès ses premières pages, la transition médicale et l’altération du corps. Comme nombre de ses pairs, Danny se soucie de sa conformité aux normes de beauté et vit du harcèlement sexuel. Cela ne rend guère ces normes et cette violence acceptables, mais cela souligne leur omniprésence. Cependant, Danny est une adolescente dont la banalité est forcément complexe, car toujours précaire dans une société cissexiste. C’est ainsi que se forme une critique des normes corporelles superhéroïques dans Dreadnought. En étant cette adolescente qui navigue pour la première fois directement avec ces injonctions, Danny devient une superhéroïne en colère contre les normes de beauté qui rejette activement le regard masculin la sexualisant. Comme nous l’avons affirmé précédemment, le récit initiatique de Danny ne se concentre guère sur la modification du corps, mais sur l’affirmation de soi. C’est en étant elle-même (donc trans) que Danny subvertit ces normes, car elle apprend à être critique de celles-ci et du regard qui les impose. Cela se voit d’ailleurs dans le deuxième tome de la saga, celui-ci suit une Danny travaillant à temps plein comme superhéroïne et devant composer avec les affres de sa carrière et de sa célébrité. La question des médias y est donc importante, et c’est à travers la rencontre de Danny avec l’an de ses pairs trans que l’on constate que, bien que maladroite, Danny est consciente de ses privilèges, du fait d’être cette figure (blanche et belle) conçue pour/par les médias, transitude mise à part. Lors d’une mission conjointe avec lu superhéroal irano-américan Kinetiq, militanxe genderqueer et non-binaire de longue date, les médias éclipsent complè tement la présence du justicièr non-binaire et ne parle que des prouesses de Danny. L’adolescente réalise aussi qu’en arrachant médiatiquement cette victoire à Kinetiq, elle lu prive d’opportunité d’emploi qui aurait pu lu permettre d’être plus stable sur le plan financier. C’est d’ailleurs ce qui force Danny à confronter ses privilèges : « sa première victoire digne des grands titres m’a été donnée par défaut. Pourquoi ? Car je suis une jolie fille blanche avec une histoire facile à comprendre52 ». Il nous apparaît que cette conscience des différences et de la norme cisgenre, dans tout ce qu’elle a de blanche et binaire, constitue un pan important de la critique des corps superhéroïques au sein de la saga. Le corps conforme aux normes sociales n’est jamais accepté comme un élément du décor, une valeur neutre. C’est un élément important sur le plan diégétique qui se doit d’être questionné dans ses rapports de forces, dans les pressions qu’il exerce sur autrui, ici, principalement sur des personnes trans. Le fait que Danny se conçoive comme un récit facile à comprendre apparaît à cet effet pratiquement comme un commentaire métatextuel, où est confronté l’idéal de la power fantasy du premier tome. Le corps de Danny, par sa conformité, appartient lui-même à ces représentations conformes aux standards de beauté. Elle est à la fois, la manifestation/continuité de cette norme et sa critique. C’est sans doute en ce sens que la saga Nemesis représente le mieux le rapport de nombre de femmes trans aux normes de beauté de la société cissexiste et, plus largement, met en lumière le rapport complexe de l’empowerment féminine des superhéroïnes avec ces normes. La beauté des superhéroïnes est impossible à atteindre. Il s’agit d’un superpouvoir à part entière. Pourtant, comme Danny, il est bien difficile de ne pas intégrer ces normes, de les désirer d’une certaine manière. Toutefois, le récit initiatique de Danny nous apprend à dépasser les limites du corps, pour nous questionner davantage sur l’affirmation de soi et sur son identité véritable. Car, il faut le rappeler, la première norme d’une société cissexiste sera toujours d’inférioriser les personnes trans. Ainsi, aussi belle que soit Danielle, elle transgresse constamment ces normes en étant elle-même. Le fait que l’antagoniste principale du deuxième tome, Graywytch, sorcière anti-trans53, cherche à voler les superpouvoirs de Danny pour la faire détransitionner de force n’est guère anodin. Il n’y a rien de plus dangereux contre le cissexisme qu’une femme trans épanouie, pis encore puissante et en plein contrôle de sa destinée.
En sortant des carcans des représentations classiques de la transitude dans les romans de jeunesse américains l’ayant précédée, la saga Nemesis finit par offrir une mise en lumière critique de la question des normes corporelles. En cherchant à dépasser le modèle « faible » du mauvais corps et son attachement à la génitalité, ces romans construisent avant tout le corps comme un espace d’affirmation de soi : une affirmation, cependant, qui doit tout de même négocier avec les standards de beauté et la norme hétérosexuelle de son milieu. L’idéal de Danny n’est jamais neutre; il se situe à l’intersection d’un désir de conformité et de liberté par rapport à la pression sociale que vivent les adolescentes. Or, le récit initiatique même de Danny est aussi celui de l’apprentissage de ce paradoxe, une découverte qui mène à un sentiment de révolte. Danielle, par l’affirmation de son homosexualité et de son autonomie corporelle, vient rejeter la contrainte imposée par le désir masculin et ce regard l’objectifiant. C’est à partir de ce refus et de cette colère que se constitue une critique de la norme de beauté véhiculée culturellement par le traite ment des personnages féminins dans le genre superhéroïque. Danny est consciente de sa conformité aux normes de beauté, mais souligne par la reconnaissance de ses privilèges et par sa solidarité avec sa communauté (trans) que l’authenticité doit primer sur la conformité. La saga Nemesis présente une vision nuancée du rapport au corps. Si le bien-être corporel est certes essentiel, le rapport authentique à soi est le cheminement le plus important dans un récit trans comme superhéroïque. L’étude de la saga Nemesis souligne la pertinence d’analyser les représentations de la transitude dans un contexte d’empowerment superhéroïque.
Bibliographie
Corpus
DANIELS April, Nemesis, t.1 : Dreadnought, New York, Diversion Books, 2017.
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Études critiques
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- Par respect pour les personnes non-binaires et par désir d’inclusivité en général, nous employons le modèle d’Alpheratz, incluant certaines suggestions de Florence Ashley issues de son article « Les personnes non-binaires en français : une perspective concernée et militante ». ASHLEY Florence, « Les personnes non-binaires en français, une perspective concernée et militante », H-France Salon, vol. 11, n° 14, 2019, URL : https://h-france.net/h-france-salon-volume-11-2019/ [consulté le 6 juin 2021]. [↩]
- Cisgenre et transgenre sont des modalités de genre, c’est-à-dire la relation entre l’identité de genre d’une personne et son genre assigné à la naissance, généralement sur la base de ses parties génitales. Le préfixe cis signifie du même côté et trans, d’un côté différent. Donc, l’identité d’une personne cisgenre correspond au genre qui leur fut prescrit à la naissance et les personnes transgenres, raccourci en trans la plupart du temps, ont une identité de genre distincte de celle qui leur fut imposée à la naissance. Voir ASHLEY Florence, « Trans is my gender modality; a modest terminological proposal », dans ERICKSON SCHROTH Laura (dir.), Trans Bodies,Trans Selves (2e Ed.), Oxford, Oxford University Press, 2022, p. 22. [↩]
- « This is the best transition [she] could ever hope for », DANIELS April, Nemesis, t.1: Dreadnought, New York, Diversion Books, 2017, p.227 (Traduction personnelle). [↩]
- Une power fantasy est une histoire dont lu protagoniste se voit donner un contrôle plus grand sur sa destinée grâce à des fonctions, des pouvoirs ou des aptitudes extraordinaires. Il s’agit généralement de donner au personnage une puissance lui permettant de traverser les majeures embûches qu’ille pourrait rencontrer. [↩]
- « An unabashed power fantasy that was written just for them », FALCK Alex, «An Interview with Author April Daniels », Intellectual Freedom Blog, 30 avril 2018, URL : Oif.ala.org/oif/?p=14028 [consulté le 6 juin 2021] (Traduction personnelle). [↩]
- Idem. [↩]
- Nous trouvons que les traductions du mot (autonomisation, responsabilisation, etc.) ne représente raient guère le fait que l’histoire et l’émancipation de Danny s’appuient principalement sur l’obtention et la maîtrise d’une puissance, d’un (super)power. Cela invisibiliserait aussi une problématique centrale dans ces romans : l’empowerment accordée par les super-pouvoirs ne garantit en rien une pleine autonomie chez la protagoniste. [↩]
- Transitude est le terme privilégié pour parler du fait d’être trans. Il est l’équivalent du terme anglais transness. Son usage dans le milieu académique est attribuable à Alexandre Baril. Voir BARIL Alexandre, « Hommes trans et handicapés : une analyse croisée du cisgenrisme et du capacitisme », Genre, sexualité & société, n° 19, printemps 2018, URL : http://journals.openedition.org/gss/4218 [consulté le 6 juillet 2021]. [↩]
- La transféminité désigne ce qui est relatif à une femme trans ou une personne ayant une modalité de genre trans qui se reconnaît dans des traits physiques comme sociaux conventionnellement associées à la féminité. [↩]
- Ajoutons que ce corps respectueux des normes doit être utilisé dans des dynamiques relationnelles purement hétérosexuelles s’il veut réellement être conforme à ces injonctions. [↩]
- La transmisogynie est l’intersection de la transphobie et de la misogynie. Elle résulte d’une hiérarchisation qui confère à la masculinité un statut supérieur à la féminité (sexisme traditionnel) et d’une croyance que les catégories de genre sont rigides, exclusives et immuables (sexisme oppositionnel). La transmisogynie conçoit la féminité comme subordonnée à la masculinité dans un lien d’utilité et voit la féminité des femmes trans comme illégitime et suspecte. Voir SERANO Julia, Whipping Girl. A Transsexual Woman on Sexism and the Scapegoating of Femininity, Seattle, Seal Press, 2016 [2007], p.14-15. [↩]
- « One is born with the medical condition of transsexuality and then, through genital reconstruction surgery, becomes a woman or a man », BETTCHER Talia Mae, « Trapped in the Wrong Theory: Rethinking Trans Oppression and Resistance », Signs: Journal of Women in Culture and Society, vol. 39, n° 2, University of Chicago, 2013, p. 383 (Traduction personnelle). [↩]
- PUTZI Jennifer, «“None of this ‘trapped-in-a-man’s-body’ bullshit”: Transgender Girls and Wrong-Body Discourse in Young Adult Fiction », Tulsa Studies in Women’s Literature, vol. 36, n° 2, University of Tulsa, automne 2017, p.429-430. [↩]
- GARNIER Xavier, « À quoi reconnaît-on un récit initiatique ? », Poétique, n° 140, Le Seuil, novembre 2004, p. 444. [↩]
- L’expression changement de sexe est considérée comme vieillie, voire inappropriée. [↩]
- DANIELS April, Nemesis, t. 1: Dreadnought, New York, Diversion Books, 2017, p.13. [↩]
- La dysphorie de genre « réfère à la détresse et à l’inconfort vécus par certaines personnes trans en raison du contraste entre leur genre assigné à la naissance et leur conception genrée d’elles-mêmes ». « Refers to the distress and discomfort some trans people experience because of the discrepancy between their gender assigned at birth and gendered self-image », ASHLEY Florence, «The Misuse of Gender Dysphoria: Toward Greater Conceptual Clarity in Transgender Health », Perspectives on Psychological Science, SAGE journals, 2019, p. 1 (Traduction personnelle). [↩]
- « The distress in gender dysphoria is not indicative of mental illness but is a normal psychological response to having a body that does not correspond to one’s gendered self-image », ASHLEY Florence, «The Misuse of Gender Dysphoria », op. cit., p.2 (Traduction personnelle). [↩]
- « Maybe save up for surgery » DANIELS April, Nemesis, t.1, op. cit., p.9 (Traduction personnelle). [↩]
- « bother », Idem. (Traduction personnelle). [↩]
- Ibid., p.8-9. [↩]
- « I’m not supposed to be a boy. […] There’s been a horrible mistake. I’m trapped on the wrong side. I’m not a boy. I won’t be a man. I’m a girl. I’m girl. I’M A GIRL! The lie is suffocating », Ibid., p.8 (Traduction personnelle). [↩]
- Notons que nous utilisons le terme métamorphose, car il s’agit de l’événement surnaturel vécu par Danielle. Dans la réalité, l’emploi d’un tel mot pour parler de la transition d’une personne est maladroit, mettant inutilement l’accent sur le passage d’un état à l’autre. Les personnes trans ne changent pas de genre. Elles affirment leur identité de genre personnelle et non celle qui leur fut assignée à la naissance. Si leur corps change, le plus souvent c’est de manière lente et similaire à une seconde puberté ou par voie chirurgicale, procédures demandant plusieurs mois de convalescence pour la plupart. [↩]
- L’hormonothérapie dans le cadre d’une transition de genre vise dans la plupart des cas, par la prise d’hormones exogènes, à changer le profil hormonal d’an individux pour le rendre plus conforme à celui de son identité de genre. Par exemple, une personne qui est transféminine qui a encore ses gonades se verra le plus généralement prescrire des anti-androgènes et de l’estradiol (et parfois de la progestérone en plus). Une personne transmasculine, quant à elle, se fera habituellement prescrire une hormothérapie à base de testostérone. Bien sûr, chaque parcours de transition est unique et il en va de même pour ce traitement de chaque personne trans. [↩]
- À noter que le terme cisgenrisme est aussi utilisé pour décrire ce système de croyances. Or, les deux mots sont utilisés pour désigner le système d’oppression qui repose sur l’idée que la cisitude est plus légitime que la transitude. Ceux-ci se démarquent de transphobie par l’accent qu’ils mettent sur le privilège cisgenre. La transmisogynie est une forme de cissexisme. [↩]
- « The belief that [trans] genders are less “real” or legitimate that [cis] genders », SERANO Julia, Whipping Girl. A Transsexual Woman on Sexism and the Scapegoating of Femininity, op. cit., p. 91 (Traduction personnelle). [↩]
- DANIELS April, Nemesis, t.1, op. cit., p.281. [↩]
- Ibid., p.54. [↩]
- « The other Dreadnoughts that when they took the mantle, it changed their bodies into what they’d always wanted it to be. Some got a little taller, one grew back some lost toes, that sort of thing », Ibid., p. 53 (Traduction personnelle). [↩]
- Pensons, par exemple, au superhéros Shazam du flm éponyme qui est un jeune garçon se transformant en homme adulte pour combattre une menace surnaturelle. Ce corps adulte est décrit comme le plein potentiel du jeune homme. Or, le fait que ce potentiel fasse du garçon un homme dans les 1 mètre 90, tout en muscle et qui possède une peau de pêche n’est jamais questionné. SANDBERG David F., Shazam !, États-Unis, New Line Cinema, 2019, 132’. [↩]
- « A window inside [her] head », Ibid. p.53 (Traduction personnelle). [↩]
- « The magazine cover perfection », Idem. (Traduction personnelle). [↩]
- « A photoshopped undewear model », Ibid., p.54 (Traduction personnelle). [↩]
- « Yes! Yes it does. You think you’re immune to advertisements? That’d be a hell of a superpower […] Don’t beat yourself up over it. They’ll fnd some way to make you unhappy with your body sooner or later », Idem. (Traduction personnelle). [↩]
- DELVAUX, Martine, Les Filles en série. Des barbies aux Pussy Riot, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2018 [2013], p.67. [↩]
- « There’s noting wrong with being trans », DANIELS April, Nemesis, t.1, op. cit., p 54. [↩]
- « There is a big difference in the gender breakdown of the kiosks. The pizza line is almost all boys. Suddenly I’m worried about getting fat, which is something that hasn’t happened to me before.», Ibid., p.82 (Traduction personnelle). [↩]
- Notons qu’il s’agit d’une remarque présente dans certaines critiques du livre sur des sites internet tels que Amazon, Babelio, ou Goodreads. On reproche parfois à Danny d’avoir des comportements ou des propos clichés. Or, il s’agit bien souvent de son expérience en tant que flle qui est déconsidérée pour des raisons cissexistes. [↩]
- CHOLLET Mona, Beauté fatale ; les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Paris, La découverte, 2015 [2012], p. 142. [↩]
- DANIELS April, Nemesis, t.1, op. cit., p.7. [↩]
- Ibid., p.83. [↩]
- Ibid., p.83-84. [↩]
- Sans nier que ces problèmes peuvent toucher des hommes trans ou des personnes non-binaires, nous retenons que ces comportements s’inscrivent le plus souvent dans des dynamiques violentes cis et hétérocentrées assignant bien souvent un genre binaire aux individux, ce qui laisse peu de place à la diversité de genre et à ses nuances. [↩]
- « I don’t like boys, any boys. If I did like boys, I wouldn’t like boys who talk to me like you just did », Ibid., p.103 (Traduction personnelle). [↩]
- Nous censurons ici l’emploi du mot-arme. Ibid., p.130. [↩]
- « hoped someone would rape [her] », Idem. (Traduction personnelle). [↩]
- « Men look at women. Women watch themselves being looked at », BERGER John, Ways of Seeing, New York, Viking Press, 1973, p.47 (Traduction personnelle). [↩]
- SERANO Julia, Whipping Girl. A Transsexual Woman on Sexism and the Scapegoating of Femininity, op. cit., p.16. [↩]
- « I stuff bulging mouthfuls of pizza and salad in my face. I’m not bothering with single slices and starving myself right now. If this body is my physical ideal, then it’s my ideal, and right now that means I’m going to eat as much as I want », DANIELS April, Nemesis, t.1, op. cit., p.277 (Traduction personnelle). [↩]
- Voir SCOTT Suzanne, «The Hawkeye Initiative: Pinning Down Transformative Feminisms in Comic Book Culture through Superhero Crossplay Fan Art », Cinema Journal, vol. 55, n° 1, University of Texas Press, automne 2015, p.150-160. [↩]
- Nous parlons bien ici de superhéros, car il existe d’autres personnages trans dans l’univers des comics. Notons en particulier Wanda Mann dans Sandman (première apparition numéro 32, novembre 1991), Alysia Yeoh dans Batgirl (vol. 4 n° 1, décembre 2011), Dr Charlene McGowan dans The Immortal Hulk (numéro 6, septembre 2018). [↩]
- « Their frst headlining victory, ended up getting handed to me by default. Why? Because I’m a pretty white girl with an easy-to-understand narrative », DANIELS April, Nemesis, t.2: Sovereign, New York, Diversion Books, 2017, p. 37 (Traduction personnelle). [↩]
- Plus précisément, une TERF, une Trans Exclusionnary Radical Feminist. Loin d’être féministes, les TERF récupèrent l’esthétique du féminisme, de la protection du droit des femmes (cis et le plus souvent blanches et aisées), pour justifer leur violence envers les femmes trans. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
laboimaginr2 (20 juin 2024). Un corps « idéal », normativité corporelle et récit initiatique transgenre dans la saga Nemesis d’April Daniels. Laboratoire des Imaginaires. Consulté le 9 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13790
