Le cyborg et la rouille : sensualité de la friction
Résumé :
Dans “Le dernier de son espèce”, Andreas Eschbach dresse le portrait tragique de Duane Fitzgerald, cyborg désenchanté, condamné à la rouille et à la déliquescence inéluctable de son corps hybridé. À travers cette approche critique de l’imaginaire viriliste du cyborg confronté à la brutale réalité matérielle, cet article interroge nos rapports sensuels à la technique et les imaginaires associés. Dans cette contribution, la fluidité du rapport charnel à la technique est envisagée comme approche mythique et techno-fantasmatique, tandis que la friction, le bug, et les mécaniques grippées sont proposés comme conditions essentielles d’une sensorialité critique aux environnements techniques.
Présentation de l’autrice :
Amélie Tehel est docteure en sciences de l’information et de la communication, et post-doctorante à Science Po Rennes (chaire TMAP, laboratoire Arènes). Elle a soutenu, en novembre 2021, une thèse intitulée (Re)construire un corps hors-normes : perspective communicationnelle de la fabrication Do It Yourself de soi sous la direction de Jean-Luc Bouillon et Marie Bénéjean. Elle travaille sur les pratiques Do It Yourself appliquées au corps et à la santé, sur les FabLabs et les tiers-lieux solidaires, ainsi que sur les questions d’empowerment et de care.

Le cyborg et la rouille : sensualité de la friction
Figure bien connue des amateur·ice·s de science-fiction, le cyborg est souvent l’opportunité d’un questionnement critique et politique sur ce que veut dire être humain et sur les errements des quêtes de surpuissance. C’est par l’angle du bug que je souhaite aborder cette figure du cyborg, pour chercher à comprendre ce que la friction (entendue dans son approche première de frottement dans un mécanisme) peut nous dire de nos rapports sensoriels aux mondes techniques. Penser le bug technique comme potentiel critique est à mon sens le point de départ essentiel de tout dépassement des approches binaires de la technique, dans lesquelles un fonctionnement bien huilé a une valeur positive, et dans lequel le bug et le mauvais fonctionnement ont une valeur négative. Dans cette perspective, je souhaite questionner le bug comme potentiel subversif et émancipateur.
La fluidité de l’hybridation corps/technique dans certains imaginaires cyborgiens porte en elle une dimension techno-fantasmatique qu’il convient de mettre en critique. Dans le cadre de ma thèse1, je travaille sur les appareillages de corporéités handicapées2, et l’incorporation de ces objets techniques exogènes est toujours un jeu très délicat d’ajustements et de négociations. L’hybridation n’y est jamais donnée, et rarement d’une parfaite fluidité. Les imaginaires liés aux corps cyborgs relèvent souvent d’une forme d’enchantement prothétique3 qui ne traduit pas la réalité des relations corps/techniques. Les œuvres de (science-)fiction regorgent d’exemples de corps prothésés emblématiques de ces imaginaires techno-fantasmatiques4.
Je vais vous raconter ici l’histoire de Duane Fitzgerald, une histoire de cyborg qui rouille, qui me semble justement poser la panne, le bug, l’inefficacité technique comme conditions de la déconstruction d’un imaginaire techno-fantasmastique viriliste, militariste, et violent. Avant de m’engager dans le cœur de mon argumentation, je souhaite poser quelques éléments de compréhension permettant de situer mon approche et la manière dont j’envisage la relation qui s’établit entre le corps et la technique. Ces postulats de départ sont les suivants : nous établissons avec nos environnements techniques des relations charnelles, sensorielles et sensuelles qui engagent profondément le corps. Nos environnements techniques, objets notamment, ne sauraient être considérés dans une perspective purement utilitaire: ils sont des partenaires et actants5 dans un processus relationnel qui les engagent, ils agissent sur nos corps et sont mus en retour, et « parlent6 »7.
Cette communication me permet de développer une ouverture faite dans ma thèse sur l’idée de friction comme potentiel d’accession à une maturité technique (au sens donné par Gilbert Simondon8), ou en tout cas de préalable au développement d’une conscience critique vis-à-vis de l’environnement technique, social, politique, qui entoure et imprègne les corps en question. J’explorerai ces questions à travers l’étude du roman d’Andreas Eschbach Le Dernier de son espèce9, et articulerai mon propos en deux parties: la première explorera les conséquences d’une hybridation défaillante pour le protagoniste principal, la seconde montrera l’impossible réalisation du techno-fantasme et la condamnation progressive du personnage à une objectification totale de son existence.
«Too many errors : please shut down combat mode» : quand le super-soldat rouille
Duane Fitzgerald est le protagoniste principal du roman Le Dernier de son espèce de l’auteur allemand Andreas Eschbach10. Écrit à la première personne, ce récit est le témoignage de Duane, cyborg issu d’une expérimentation de l’armée américaine. Soldat plutôt médiocre rêvant de ressembler à ses idoles11, il est volontaire pour être sujet d’une transformation par laquelle on lui implante (à lui, mais aussi à d’autres recrues) un arsenal de dispositifs mécaniques et électroniques censés le métamorphoser en super soldat. Le projet engloutit des millions de dollars, mais ne fonctionne pas comme attendu. Les implants techniques s’adaptent mal aux corps (et inversement), engendrant des dysfonctionnements majeurs qui mènent jusqu’à la mort de certains sujets12. Les soldats transformés ne seront donc jamais mobilisés. Ils prennent une retraite anticipée, et restent ainsi des cyborgs inutiles, condamnés à trimballer dans leurs entrailles cette technique souvent inutile, toujours encombrante13. Duane vit donc dans le plus grand secret dans une petite ville d’Irlande, cachant sa véritable identité.
Après cette mise en contexte, je vais désormais explorer plus en détail le rapport qu’entretient Duane avec cette corporéité hybride et défaillante, un rapport dominé par la violence et la détestation de soi.
Violence et haine de soi en réponse à une corporéité défaillante
Le roman s’ouvre sur le réveil de Duane, un matin :
Je m’éveillai ce samedi matin aveugle et hémiplégique. Je me suis souvent retrouvé aveugle, hémiplégique également, mais la concomi tance de plus en plus fréquente des deux types de crises commence à m’inquiéter.
Allongé sur le flanc droit, le visage partiellement enfoui dans l’oreiller, je ne pouvais plus bouger que la tête, le bras gauche et quelques muscles qui, en l’occurrence, ne m’étaient d’aucune utilité. Agacé, je fus tenté de somnoler encore un peu en espérant que le malaise s’estomperait de lui-même. Je savais pourtant que ce ne serait pas le cas. Qui plus est, ma vessie réclamait d’être soulagée.
De la main gauche, je fis donc quelques moulinets arrière et, vainquant tant bien que mal oreiller et matelas, je réussis à empoigner le montant du lit. Changer de position à la force d’un seul bras, de surcroît à moitié démis, n’est pas une sinécure, surtout pour un colosse d’un quintal et demi aussi raide qu’un mannequin. Mais à cœur vaillant rien d’impossible14.
Les modifications du corps de Duane étaient censées lui permettre d’accomplir un rêve de toute-puissance. Au lieu de cela, son corps rouille et il est à la merci de fonctionnalités défaillantes. Tout dans ce réveil démontre une corporéité pénible. Le corps est indiscipliné et les dysfonctionnements le prennent par surprise. Son récit se poursuit ainsi :
Cloporte coulé dans du béton, j’étais si distordu que mon ventre saillait, tendu comme un tambour, mon bras droit raidi fiché sous le sommier telle une ancre marine. Affolé, je tâtonnai de la main gauche à la recherche d’une prise susceptible de me tirer de ce bourbier. En vain. […]
J’étais fait comme un rat.
La vague de panique resurgit, de plus en plus houleuse. Quiconque a été invincible s’habitue mal aux défaites, a fortiori à l’imminence du naufrage15.
Cette déliquescence engendre dès lors une forme d’auto-détestation16, de frustration, qui va découler sur une violence auto-infligée17. Duane poursuit :
Je tirai de toutes mes forces. Frôlant la déchirure musculaire, je culbutai enfin et m’écrasai l’omoplate gauche contre le rebord. Malgré la douleur, j’étais désormais idéalement placé pour glisser ma main valide sous le sommier.
Depuis des années, je garde là-dessous un gourdin de bois en prévision d’occasions comme celle-ci. Jusqu’alors, m’en asséner deux ou trois coups sur la calebasse ou sur un membre récalcitrant avait systématiquement payé. Mes rouages internes diffèrent peu de ceux d’un vieux distributeur de boissons : j’ai parfois besoin d’être un tantinet bousculé pour retrouver mes facultés18.
Le moyen qu’il évoque pour remettre son corps en marche est brutal : il faut violenter cette technique qui se grippe, forcer la remise en marche. Dans la suite de ce récit de son réveil, il se frappe avec le gourdin, mais cela ne suffit pas à rétablir ses fonctions corporelles. Il se traine comme il le peut, évoquant la crainte de rester coincé : « je me vis macérant des jours entiers dans la sueur et la pisse, incapable d’appeler à la rescousse14». La technique défaillante précarise sa condition organique et engendre un sentiment d’incapacité poussé au summum de la déliquescence physique: sa pire perspective est celle de l’impossibilité de soulager ses besoins dans des conditions décentes. Ainsi, le système technique ajouté à son corps n’est pas incorporé, au sens où il n’est pas assimilé. Il reste étranger, hostile, et semble perpétuellement se révolter. Cette non-assimilation signe l’absence de relation égalitaire et harmonieuse, et traduit un rapport qui ne peut être basé que sur la douleur et le rejet, relation pénible qui va jusqu’à broyer le corps organique censé accueillir ce dispositif technique. En témoigne le récit d’une « panne de système » sur un de ses camarades, sujet lui aussi de l’expérimentation :
Il se contracte, se tord, se contorsionne épouvantablement. J’entends des craquements, des grincements, je vois plus que je n’entends Leo crier, et je réalise enfin que ses os sont en train de se briser. Les amplificateurs de puissance déraillent, le déchirent de l’intérieur, tandis que
le sang coule de ses yeux, de ses oreilles, à travers la peau dénudée de son cou. Ses veines gonflées battent comme d’épais cordons d’une teinte bleu nuit qui n’a plus rien de naturel19.
Mais ce rapport brutal et douloureux n’est pas la seule problématique sensorielle à l’œuvre dans cette hybridation.
Le prix du rêve : privation d’une sensualité charnelle
Au-delà du vécu sensible d’un encombrement, d’un entassement endogène d’objets non-organiques et indociles, la transformation – pourtant consentie – de Duane en cyborg l’a également privé de toute sensualité.
L’expérimentation dont Duane a fait partie porte un rêve de surpuissance qui sous-tend la nécessité de contrecarrer la finitude humaine, de considérer la mort et la déliquescence comme des variables ajustables20. Mais ce faisant, c’est une large part du vécu sensible de nos corps organiques qui se trouve frappée de suspicion et repoussée dans le même élan21. Le projet de cyborgisation suppose ici une transcendance des fonctions organiques. Il devrait permettre l’abolition des contraintes de l’existence organique. Mais l’expérimentation a raté. La transcendance n’a pas eu lieu, ne laissant Duane qu’avec les conséquences de ces modifications. Sa sensorialité est définie par l’entrave, l’encombrement, la douleur. Duane n’est pas – n’est plus – son corps. Il a été privé des plaisirs des sens au profit d’une quête de performance qui a échoué. Ainsi donc, Duane ne mange pas, ses besoins de cyborgs étant réduits à l’absorption de bouillies protéinées censées lui fournir les nutriments dont il a besoin. L’acte de se nourrir est rationalisé sous sa forme la plus réductrice, celle de l’absorption nutritionnelle, gommant toute forme de jouissance gastronomique. Non seulement ne mange-t-il pas, mais sa nouvelle condition lui interdit d’absorber toute forme de nourriture. Son récit l’amène à évoquer ce plaisir perdu :
Il se nourrit à la place d’un concentré protéiné, d’une « infecte mélasse grisâtre », qui a mauvais goût. Conscient de son impossibilité à éprouver désormais tout plaisir gustatif, il indique, maussade devant son assiette: «En de tels moments, je crois percer la quintessence de la vie22.»
Autre plaisir sensuel interdit, celui du plaisir sexuel. Les organes génitaux de Duane ont également fait l’objet de modifications, dont le résultat laisse à désirer :
Le corps de Duane est une fabrication, et non une condition naturelle. Sa super-érection est un défaut de conception qui oublie complètement la dimension d’usage23. La fonctionnalité de maîtrise de l’organe sexuel est conçue selon les fantasmes virilistes de contrôle (on parle ici de dureté et de durabilité, il s’agit d’être puissant longtemps), excluant de fait le fondement même de l’extase sexuelle qui est celui d’une forme de perte de contrôle absolu, et oubliant de même la présence de la partenaire24, qui n’est absolument pas prise en compte dans l’équation et la conception du dispositif.
Corollaire de cette distanciation sensorielle au monde et de sa relation chaotique à la technique qui l’habite, Duane éprouve de même un véritable handicap émotionnel qui l’empêche d’accéder à la compréhension de son vécu affectif, tant son attention et son appréhension du monde sont désormais conditionnées par son existence de cyborg déficient. Dans son analyse de ses mouvements intérieurs, c’est d’abord l’idée de la panne qui l’obsède :
Dans cet extrait, son trouble amoureux provoqué par l’employée de l’hôtel est d’abord envisagé comme une panne de batterie. Son vécu sensoriel est frappé de suspicion, il est désormais incapable de discerner ce qui relève de sa vie affective et organique et ce qui démontre les défaillances de son système technique. Son état de désordre sensoriel constant conduit à une impossibilité d’accéder à toute compréhension émotionnelle qui ne soit pas de l’ordre de l’analyse assistée par ses commandes technologiques. Son premier élan est d’envisager les défaillances de ses implants, avant de comprendre que ce sont ses mouvements affectifs qui provoquent la douleur.
Du fantasme démiurgique à l’animalisation
Virilisme, sauvagerie, et animalité : chute et objectifcation du surhomme
Duane est un projet avorté, et le résultat de cette non-incorporation technique le prive d’une sensorialité sereine. Mais l’histoire de Duane est surtout celle d’une chute causée non pas tant par la défaillance mécanique, mais par le projet idéologique sous-tendu : un projet de surpuissance viriliste profondément brutal. Comme nous allons le voir dans cette seconde partie, l’existence de Duane passe d’une promesse de transcendance à une condition sous-humaine, animale et sauvage, mais qui reste cohérente avec la violence et la brutalité qui caractérisent toute son existence. La violence, en effet, semble avoir été et rester son seul mode de jouissance. Elle semble être son seul moyen connu d’exercer son pouvoir d’agir, sa seule perspective de retrouver un sentiment d’estime et d’amour-propre, basé sur sa capacité à dominer et détruire. En témoigne le passage suivant, pendant lequel Duane active son « mode combat ». Le déclenchement de cette fonctionnalité le propulse dans une corporéité surpuissante qu’il décrit ainsi :
Il y a quelque chose de jubilatoire dans ses retrouvailles avec une puissance corporelle dévastatrice. Il ne semble se sentir exister que dans cette perspective d’écrasement, qui lui permet d’exercer son fantasme démiurgique et dominateur (l’ennemi est renvoyé à la boue, à l’impossibilité de toute réponse face à l’implacabilité du châtiment). Duane ajoute même:
La perspective d’une transcendance capacitaire est placée au-dessus de toute autre perspective sensuelle (« C’était excitant. Mieux que le sexe25»). Cette expérience sensible de la violence semble valoir pour lui tous les sacrifices.
Cette brutalité et cette violence s’incarnent également dans le profond sexisme du personnage qui transparaît à plusieurs endroits du roman26. Cette construction virile semble, dans le roman, intrinsèquement liée au contexte militaire dont Duane raconte ses souvenirs. Il y évoque une masculinité construite dans le collectif, dans un rapport de domination d’autant plus exacerbé que lui et ses camarades sont appelés à devenir l’élite. Le personnage relate notamment son rapport au sexe et aux femmes (des pratiques sexuelles souvent tarifées, toujours ancrées dans le registre de la conquête, de l’asservissement de la partenaire) :
Malgré une distance critique vis-à-vis de ce passé de soudard, cette construction spécifique de son rapport sensible au monde semble condamner sa vie sensorielle à se réduire à des pratiques relevant d’un virilisme sauvage. Tout retour à une approche sensuelle du monde ne se fait que sur un mode ultra-virilisant, Duane semblant incapable de tout autre mode d’appréhension du monde. Au fil des péripéties du roman, Duane va se retrouver privé des rations protéinées que j’évoquais plus haut. Il doit dès lors, pour survivre, se résoudre à absorber de la nourriture solide. Son choix se porte sur de la viande, choix hautement symbolique et lié à la même conception de la virilité27. D’hybride homme-machine, il régresse, par la manière dont il consomme cette nourriture, au stade animal28 :
Ce rapport à l’animalité dans le roman est particulièrement intéressant. Il est utilisé, comme dans le passage supra, pour opérer une opposition franche et violente entre un idéal machinique fluide, contrôlé, et une animalité sauvage, brute, infériorisante. Ce rapport à l’animalité est régulièrement mis en exergue pour enfoncer Duane dans un destin objectifiant29. Dans un passage du roman, il est confronté à la vue d’animaux empaillés, et il ne peut s’empêcher de comparer sa condition de cyborg rouillé à l’artificialité de ces bêtes ainsi exposées. Au fil du roman, Duane réalise qu’il est traqué par de mystérieux pour suivants. Cependant, il ne comprend pas la stratégie de traque longue et minutieuse dont il est l’objet, alors même qu’il pourrait être assassiné facilement. Il finit cependant par saisir que la méthode de traque vise délibérément à l’affaiblir de sorte à pouvoir le capturer vivant, le but étant que son corps puisse être étudié et exposé. Sa réification et animalisation subies30 sont l’incarnation du renversement de son caractère spectaculaire. Son extraordinaireté, de sujet de spectacle contrôlé et super-héroïsé, est renvoyée dans le registre du freak show et est réduite au stade d’objet de spectacle31.
De l’incapacité de l’établissement d’une relation entre le corps de Duane et son appareillage
Si ce roman est très riche sur la question du corps et du rapport sensuel au monde, ce qui m’intéresse spécifiquement ici c’est l’impossible établissement d’une relation saine et harmonieuse entre Duane et la technique qui vient l’habiter. Dans le parcours de Duane, la technique est au service de, jamais une partenaire. Parce que l’appareillage technique est un outil au service de la domination, aucune relation ne s’établit entre le corps organique de Duane et ses implants. Ils ne sont que des moyens pour une fin violente.
Ce rapport de domination empêche Duane d’accéder à une maturité technique. Gilbert Simondon, dans Du mode d’existence des objets techniques32, fait la distinction entre la majorité et la minorité sociale des techniques. Pour lui, le statut de minorité fait de l’objet technique un objet d’usage, nécessaire à la vie quotidienne, mais qui implique un savoir technique coutumier, non réfléchi. Le statut de majorité correspond en revanche à une prise de conscience et à une opération réfléchie de l’adulte libre, à une connaissance maîtrisée, extériorisée et transmissible.
Simondon pose par ailleurs la nécessité d’une réciprocité d’échange, d’une relation d’égalité entre les individus et les objets, comme conditions d’incorporation de la technique à la culture33. Si Duane fait preuve çà et là de perspectives critiques vis-à-vis de ses choix d’existence, le véritable renversement intervient à mon sens à la toute fin du roman, dans les derniers modes de résistance que Duane va mettre en place. Poussé dans ses derniers retranchements, et comprenant qu’il n’échappera pas à ses poursuivants, Duane sabote ce corps hybride et attaque l’intégrité de son corps, lui permettant ainsi de se soustraire à ce destin d’objet d’exposition. Mieux, il saisit enfin l’opportunité de la panne, de ce corps en friction permanente, pour opérer un bricolage34 et un braconnage35 comme tactiques de renversement de pouvoir36. La quintessence de son caractère hybride intervient à la toute fin du roman, lorsque, face à l’inéluctable, il renonce à tout affrontement et opte pour une hybridation à une imprimante qui lui permettra de faire trace du récit de son existence et de le partager au monde (et à nous lecteur·ice·s)37.
Ouverture : La panne en question, pour une sensorialité critique
En guise d’ouverture et de conclusion, je souhaite poser cette question : que disent la panne, le bug, le glitch, de nos rapports sensoriels au monde technique ?
Le bug peut certes être signe de l’échec. Dans le rapport au corps hybride, le bug qui enroue la relation technique/organique est synonyme de déliquescence, de finitude (comme nous l’avons vu ici avec Le Dernier de son espèce). Le bug et la friction forment un désordre sensoriel. Mais il convient d’aller au-delà de ce désordre, pour comprendre ce qu’il a à nous dire.
Car il agit aussi comme révélateur de problématiques sociales. Dans le cas de Duane, son rapport à la panne n’a été envisagé que sous l’angle de la rupture : le non-fonctionnement optimal entraîne l’arrêt du projet, dans la mesure où l’imaginaire technique associé ne peut répondre qu’à une obligation de résultat, celui d’une performance hégémonique fluide, destructrice, surpuissante. Pourtant, la défaillance de Duane n’est pas une panne située, elle atteint l’intégralité d’un système qui engage non seule- ment l’existence biologique – le corps – mais aussi un système politique militariste et une idéologie transhumaniste. Cette panne témoigne de l’absurdité d’une quête exponentielle de performance au détriment d’un vécu sensible du corps, d’une sensorialité certes imparfaite, mais connectée aux environnements humains et non-humains, et en définitive, pleine- ment vivante. Le bug, la friction, forment ainsi des révélateurs sociaux et politiques qu’il convient d’entendre dans une perspective de réflexion critique sur la manière dont les environnements techniques sont produits.
Ce qui empêche la fluidité du système révèle aussi les biais du social. Le bug dans les systèmes techniques peut alors devenir le signe de l’exclusion. À titre d’illustration – mais les exemples de ce type sont nombreux – j’évoquerai le dysfonctionnement hautement symbolique des distributeurs de savon automatiques qui ne reconnaissaient pas les mains des personnes noires38. Ici, l’exclusion du potentiel relationnel du corps à l’objet rappelle que le corps ainsi exclu est impensé, indésirable/indésiré. Le refus d’une connexion charnelle au dispositif technique est signe d’alerte d’une problématique sociale systémique.
Constat d’échec, d’exclusion, le bug dit surtout quelque chose du monde duquel il est issu et auquel il se confronte, et est alors une invitation à l’agir. Je voudrais, en conclusion, citer l’autrice Ruha Benjamin39 sur la scène du glitch du « déjà vu » dans Matrix40, qui éclaire à mon sens le potentiel critique, créateur et résistant du bug :
Bibliographie
Corpus
DE MONTALIVET Hortense, « Ce distributeur automatique ne donne pas de savon aux mains noires », Le Huffngton Post, août 2017. https://www.huffngtonpost.fr/2017/08/19/ce-distributeur-automatique ne-distribue-pas-de-savon-aux-mains_a_23152387/ [consulté le 6 mars 2021]
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Articles et ouvrages scientifiques
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TEHEL Amélie, (Re)construire un corps hors-normes: perspective communicationnelle de la fabrication Do It Yourself de soi, thèse de doctorat, Université Rennes 2, 2021.
- TÉHEL Amélie, (Re)construire un corps hors-normes: perspective communicationnelle de la fabrication Do It Yourself de soi, thèse de doctorat, Université Rennes 2, 2021. [↩]
- TÉHEL Amélie, « La fabrique du corps handicapé », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 19, 2020. [↩]
- Voir à ce sujet GOURINAT Valentine, « La prothèse comme promesse de réparation du corps amputé : Du discours à l’expérience », dans LINDENMEYER Cristina (dir.) L’humain et ses prothèses : Savoirs et pratiques du corps transformé, Paris, CNRS Éditions, 2017, p. 155-170 et GROUD Paul-Fabien, « Complexité du rapport corps/prothèse », dans LINDENMEYER Cristina (dir.) L’humain et ses prothèses : Savoirs et pratiques du corps transformé, Paris, CNRS Éditions, 2017, p. 171-186. [↩]
- Je citerai ici, à titre d’exemple, la célèbre main bionique de Luke Skywalker dans Star Wars : L’Empire contre-attaque, qui frappe par la fluidité du mouvement polydigital et la rapidité d’incorporation, ainsi que le personnage de l’assassin Gazelle dans le flm d’action Kingsman: The Secret Service, qui utilise ses prothèses de membres inférieurs pour se battre. Voir KERSHNER Irvin, Star Wars : L’Empire contre-attaque, États-Unis, Lucasflm, 1980, 124’ et VAUGHN Matthew, Kingsman: The Secret Service, États-Unis et Royaume Uni, Marv Films, Shangri-La Entertainment et 20th Century Fox, 2015, 129’. [↩]
- Voir AKRICH Madeleine, CALLON Michel et LATOUR Bruno, Sociologie de la traduction : Textes fondateurs, Paris, Les Presses des Mines, 2006 et LATOUR Bruno, La science en action : Introduction à la sociologie des sciences, Paris, Gallimard, 1995. [↩]
- Voir LATOUR Bruno, op. cit., et CALLON Michel, « Éléments pour une sociologie de la traduction : La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », L’Année sociologique (1940/1948-), 36 (Troisième série), 1986, p. 169-208. [↩]
- En complément de ces préalables théoriques, j’ajouterai également ceci : il faut se garder de réduire l’analyse d’une sensorialité à sa sphère extérieure, une sensorialité qui serait observée « à fleur de peau », mais qui oublierait à la fois son rôle aussi bien dans nos mouvements affectifs que dans sa dimension sociale et politique. La sensorialité doit s’envisager dans une perspective traçuelle du corps, qui s’imprègne de son environnement et l’imprègne en retour. La sensorialité est une production de traces qui forment des signaux à interpréter et qui ne peuvent être dépouillés de leur historicité. Voir MARTIN-JUCHAT Fabienne, Le corps et les médias : La chair éprouvée par les médias et les espaces sociaux, Bruxelles, De Boeck, 2008 et GALINON-MÉLÉNEC Béatrice, L’homme-trace. Tome IV. Des traces du corps au corps-trace, Paris, CNRS Éditions, 2017. [↩]
- SIMONDON Gilbert, Du mode d’existence des objets techniques. Paris, Aubier, 2001. [↩]
- ESCHBACH Andreas, op. cit. [↩]
- Ibid. [↩]
- Sont cités notamment dans l’ouvrage le corps d’Arnold Schwarzenegger dans Terminator et Conan le Barbare, le personnage de Superman, ainsi que Steve Austin, l’homme bionique de la série télévisée L’homme qui valait trois milliards. [↩]
- « Nous ne fonctionnons pas comme prévu. Pas assez bien, en tout cas, pour qu’on prenne le risque de nous envoyer au combat. […] Plus on vieillit, moins on est performant. Les implants métalliques ne bougent pas, mais l’organisme si. Il vieillit et se transforme. À l’époque, on n’en a pas assez tenu compte.» ESCHBACH Andreas, op. cit., p. 166. [↩]
- « Je trimballe une telle quincaillerie là-dedans qu’il ne serait pas surprenant que la rouille, au fil des ans, ait fini par tout gripper.» Ibid., p. 18. [↩]
- Ibid., p. 7. [↩] [↩]
- Ibid., p. 9-10. Le récit de ce réveil m’a rapidement rappelé celui de Gregor Samsa dans la Métamorphose de Franz Kafka, qui découvre lui aussi au réveil un corps qui lui échappe, qui l’encombre, qui le définit comme « indésirable ». Surhomme raté, Duane est aussi un indésirable, un être devenu inutile. L’utilisation du terme « cloporte » a l’air de forcer ce rapprochement à Kafka, mais semble être un choix des traductrices puisque le terme n’apparaît pas dans la version originale allemande. [↩]
- Ce sentiment s’incarne également dans son environnement direct, son habitation, dont l’état de dégradation (intérieur mal rangé, laideur de la décoration et de l’aménagement intérieur) renvoie à une haine de soi qui déborde des frontières biologiques du corps. [↩]
- La complexité et la violence de ce rapport au corps hybride n’est pas sans rappeler que le passage d’une corporéité valide à une expérience corporelle déficiente, propulsée hors de la norme sociale, implique un changement violent du potentiel corporel ainsi qu’une forte reconfiguration identitaire qui passe souvent par une estime de soi défaillante. Voir GARDIEN Ève, L’apprentissage du corps après l’accident : Sociologie de la production du corps, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2008 et GOURINAT Valentine, Du corps reconstitué au corps reconfiguré. Pour une approche éthique de l’appareillage prothétique à l’ère du techno-enchantement, thèse de doctorat dirigée par Breton Philippe et Benaroyo Lazare, Université de Strasbourg, soutenue en 2018 [↩]
- ESCHBACH Andreas, op. cit., p. 7. [↩]
- Ibid., p. 266. [↩]
- « Implicitement, nous partons de l’hypothèse que la mort est une panne de système, un incident pénible qu’il convient d’éviter dans toute la mesure du possible.» Ibid., p. 285. [↩]
- LE BRETON David, Anthropologie du corps et modernité, 7e édition, Paris, Presses universitaires de France, 2013. [↩]
- Ibid., p. 106. [↩]
- AKRICH Madeleine, « Les objets techniques et leurs utilisateurs. De la conception à l’action », dans AKRICH Madeleine, CALLON Michel et LATOUR Bruno, Sociologie de la traduction : Textes fondateurs, Paris, Les Presses des Mines, 2006, p. 179-199. [↩]
- Dans l’imaginaire viriliste du personnage, les relations sexuelles ne sont envisagées que selon l’angle hétéronormatif. [↩]
- Ibid., p. 98. [↩]
- Il décrira par exemple la femme dont il est amoureux comme « faisant preuve d’une déraison typiquement féminine » Ibid., p. 174. La raison, le contrôle, semblent rester l’apanage d’une masculinité qui reste considérée comme supérieure par le protagoniste, et ce alors même que le roman décrit les conséquences difficiles et l’absurdité de ses choix. [↩]
- TAYLOR Sunaura, Braves bêtes : Animaux et handicapés, même combat ?, Paris, Les Éditions du portrait, 2019. [↩]
- L’animal est considéré ici dans la plus pure tradition spéciste. Il est sauvage, vil, indomptable, inférieur à l’espèce humaine. [↩]
- Peut-être n’est-ce pas un hasard s’il se cache à Dingle, en Irlande, Das Ding, en allemand, signifiant « le truc, le machin, le fourbi ». Le choix même de son refuge renvoie à son objectification. [↩]
- TAYLOR Sunaura, op. cit. [↩]
- À l’instar de Julia Pastrana dont le corps, longtemps montré dans des freak shows, fut embaumé à sa mort pour continuer à être exhibé. [↩]
- SIMONDON Gilbert, op. cit. [↩]
- « La condition première d’incorporation des objets techniques à la culture serait que l’homme ne soit ni inférieur ni supérieur aux objets techniques, qu’il puisse les aborder et apprendre à les connaître en entretenant avec eux une relation d’égalité, de réciprocité d’échanges : une relation sociale en quelque manière.» Ibid., p. 88. [↩]
- « Le bricoleur reste celui qui œuvre de ses mains, en utilisant des moyens détournés par comparaison avec ceux de l’homme de l’art », il fait avec les moyens dont il dispose, et y projette toujours une part de soi.» LÉVI-STRAUSS Claude, La pensée sauvage, Paris, Presses Pocket, 1985, p. 30. [↩]
- DE CERTEAU Michel, L’invention du quotidien. T. I. Arts de faire (Nouvelle édition), Paris, Gallimard, 1990. [↩]
- « Les mots employés par de Certeau désignent souvent des formes de résistance face au pou voir impérieux de l’ordre social : braconnage (investir un lieu qui n’est pas sien), tactique (déjouer l’omniprésence de l’ordre, appelée communément “stratégie”), perruque (détourner du temps et du matériel à des fns propres), etc. » FOURMENTRAUX Jean-Paul, « “Corrupt Machine” : Esthétique et politique de la panne numérique », Techniques & culture, 72, 2019, p. 204-223. [↩]
- Les derniers mots de Duane, adressés à la femme qu’il aimait, sont particulièrement évocateurs : « Je m’en vais à présent, et j’ose le dire : c’est en homme aimant que je m’en vais. Je pars le cœur plein d’amour […] Où que vous alliez, je vous en prie, gardez-moi comme tel dans votre souvenir. Comme un homme qui était perdu et qui a été sauvé. Comme un homme que vous avez profondément touché, sans même jamais l’effleurer.» ESCHBACH Andreas, op. cit., p. 298-299. [↩]
- DE MONTALIVET Hortense, « Ce distributeur automatique ne donne pas de savon aux mains noires », Le Huffngton Post, août 2017, URL : https://www.huffngtonpost.fr/2017/08/19/ce-distributeur-automa tique-ne-distribue-pas-de-savon-aux-mains_a_23152387/ [consulté le 6 mars 2021]. [↩]
- BENJAMIN Ruha, Race after technology: Abolitionist tools for the New Jim Code, Medford (MA), Polity, 2019. [↩]
- WACHOWSKI Lana et Lilly, Matrix, États-Unis et Australie, Warner Bros, Village Roadshow Pictures, Groucho II Film Partnership et Silver Pictures, 1999, 130’. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
laboimaginr2 (8 mai 2024). Le cyborg et la rouille : sensualité de la friction . Laboratoire des Imaginaires. Consulté le 10 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/11ru5
