STORYC∆RING, jeux de ficelles, intercréativité et sympoïèse des corps et des sexualités trans* chez les Mutin·e·s Mutant·e·s
Résumé :
L’article explore STORYC∆RING, un projet de recherche-création mené par le collectif des Mutin·e·s Mutant·e·s, conçu pour inventer des récits collectifs et transformer les imaginaires des corps et des sexualités trans*. Inspiré par les concepts de sympoïèse de Donna Haraway et d’intercréativité de Coralie David, ce projet repose sur des pratiques variées comme les jeux de ficelles, les jeux de rôle sans maître du jeu, et des improvisations textuelles et sonores. Dans un univers narratif et sensoriel, des humanoïdes explorent leurs métamorphoses et leurs relations au sein d’une société qui valorise le soin collectif et les échanges de sensibilités. À travers des outils narratifs, les participant·e·s co-créent des mondes fictionnels en mêlant technologies, écriture spéculative et performances radiophoniques. Ces fictions inclusives permettent d’interroger les thématiques de genre, de sexualité et de parentalité, tout en créant des espaces sûrs et collaboratifs. Par ailleurs, le projet intègre une dimension thérapeutique et transformative, où les récits collectifs influencent directement les corps réels, les accompagnant dans leurs transitions et leurs évolutions. STORYC∆RING incarne ainsi une démarche ludique, où l’imagination collective devient un outil de soin et de réinvention des identités.
Présentation de l’autrice
Crystal Aslanian est artiste-doctorante à l’Université Gustave Eiffel en recherche-création en Art sous la direction de Martin Laliberté. Elle est aussi artiste-chercheuse diplomée d’un DSRA à l’École d’Art de Clermont-Ferrand Métropole. Son travail plastique et sa recherche universitaire trouvent leurs origines entre création radiophonique, travail de l’ombre chez les éco-féministes et le concept de SF théorisé par Donna Haraway.
STORYC∆RING, jeux de ficelles, intercréativité et sympoïèse des corps et des sexualités trans* chez les Mutin·e·s Mutant·e·s
Prélude
Imagine un monde-village aux journées crépusculaires et aux nuits longues, longues, très longues.
Imagine une Ville-Parc organisée en communauté, où la chaleur nous prend aux tripes et où les Moussons-Delapluiesansfin sont attendues frénétiquement.
Imagine des communautés où les humanoïdes à poils longs (coiffeur et épilation formellement interdit·e·s) vivent nus (chaussures relativement tolérées), se baignent dans les canaux et ont des membres fluides, métamorphose désir échéant, acceptation sociale unanime : avoir de la reconnaissance sociale c’est s’assumer plein et entier avec ses œufs qui éclosent dans le creux du bras ou avec cette si belle trompe.
Aussi, la réprobation sociale communautaire se dirige contre les humanoïdes ultra-sensoriellement-intenses, ceux qui utilisent le refuge interne que tous·te·s possèdent à l’intérieur d’elleux-même : le selfcare comme déviance sociale. Le soin de soi sacrifié sur l’autel du soin collectif perpétuel. Soin collectif qui est au centre de la vie communautaire: lors des périodes de mousson sont organisés dans la Grande Boule Géodée des rituels de joie, d’échange de tendresse et de pratiques sexuelles débridées. C’est l’unique lieu de sexualité pour celleux qui sont sélectionné·e·s (avec le toit de quelques folies rouges) et le moment sanctifié pour ritualiser cette régulation des pulsions des humanoïdes. Certain·e·s, ultra-sensoriellement-intenses, ont des pratiques déviantes d’isolations sensorielles qui sont, sinon répréhensibles, au moins taboues.
Pendant ces grands rituels de joie certain·e·s peuvent pondre, ou couver, ou faire du sexe. C’est au choix. Les œufs qui éclosent alors sont couvés dans la Grande Boule Géodée d’où des humanoïdes naîtront sûrement à un moment. Les liens de parentés se construiront au fur et à mesure de leur évolution, selon les points communs sensoriels, les individus étant plus ou moins proches (dans une famille comme entre familles) selon la nature et l’intensité de leurs sensibilités.
C’est dans ce monde-village que nous te proposons d’entrer avec nous…
Diégèse #3, DUUU Radio août 2019
Dans Vivre avec le trouble1, Donna Haraway parle des relations sympoïétiques qui se développent parfois entre différentes espèces. Elle y décrit notamment un calamar hawaïen vivant en symbiose avec une espèce de bactérie. Le calamar offre un milieu de développement fertile pour les bactéries qui en retour donnent au calamar la capacité de devenir lumineux en lui offrant ainsi des possibilités de camouflages qui dissimulent son ombre qui le fond passer pour un ciel étoilé auprès des espèces qu’il chasse. Le concept de sympoïese développé par Haraway est emprunté à l’océanologue Beth Dempster et signifie « faire-avec », dans le sens « d’inventer ensemble» ou de « faire émerger en étant en relation » en opposition à l’autopoïèse. Si l’autopoïèse caractérise un système qui a la capacité de se produire lui-même, un système sympoïétique « un système de production collective qui n’a pas de limites spatiales ou temporelles auto-définies. Les informations et le contrôle sont répartis entre les composants. Le système est évolutif et présente un potentiel de changement surprenant2 ». STORYC∆RING est un projet de recherche-création développé par le collectif des Mutin·e·s Mutant·e·s et porté par ce désir d’inventer-ensemble et de devenir-ensemble. Les différentes expériences liées à l’élaboration de STORYC∆RING3 ont permis de mettre en jeu des approches théoriques transdisciplinaires en les faisant passer par la pratique. Nous allons tout d’abord observer les origines du projet à travers le compte-rendu de l’atelier Ondes Sauvages // Futurotopies Féministes qui spécule à partir des théories de Donna Haraway et le concept de jeux de ficelles pour être par la suite mis en application à travers des jeux d’improvisation sonore et d’écriture collective. Puis, nous nous intéresserons au projet STORYC∆RING, porté par les Mutin·e·s Mutant·e·s, qui tente de cristalliser ces concepts dans un système de jeu de rôle à narration partagée, dont les narrations explorent le concept d’intercréativité développé par Coralie David. Enfin, dans une dernière partie, nous nous intéresserons à la notion de sympoiëse et tenterons d’observer où et comment celle-ci se manifeste sur les corps de Mutin·e·s Mutant·e·s.
Cet article est un article de recherche-création, il est constitué de comptes-rendus, de définition théorique sur les jeux de ficelles, l’intercréativité, la sonic awerness, ainsi que de moments narratifs relevant d’une écriture de journal. L’article a été structuré à l’aide du système d’écriture de scénario Fabula4 afin de produire une démonstration esthétique qui agit autant sur le fond que sur la forme (voir figure 6). Dans le but d’appliquer la notion de jeux de ficelles à l’écriture de l’article, Fabula a été détourné afin d’avoir comme protagoniste, non pas les Mutin·e·s Mutant·e·s, mais les relations qui les relient à la pratique, à la théorie, à l’imaginaire sensuel qu’iels co-génèrent, ainsi qu’à leurs corps, bien réels, que ces relations transforment avec le temps. L’article est accompagné d’un podcast5 co-réalisé avec Darius Grenier, l’ensemble des textes, des visuels et des pistes sonores concernant STORYC∆RING sont signés des Mutin·e·s Mutant·e·s.
Jeux de Ficelles radiophoniques et technologies féministes
L’atelier Ondes Sauvages // Futurotopies Féministes a eu lieu durant les Rencontres Bandits-Mages6 2018, à Bourges, intitulées Réalité instable et savoirs mouvants. Raccommoder le tissu du monde. Cet atelier avait pour but de créer une rencontre entre les jeux d’improvisation radiophonique sur lesquels travaillait r∆∆dio c∆∆rgo7, et les ateliers d’écriture spéculative de technologies féministes créés par la hackeuse SpiderAlex8 et la chercheuse Sophie Toupin9 (Futurotopies Féministes), ces deux approches étant liées par la notion de jeux de ficelles. Les jeux de ficelles, de l’anglais String Figure, sont issus du concept de SF décrit par Haraway10. SF est un acronyme à significations multiples, un sujet dont les attributs peuvent permuter en fonction des besoins de cellui qui les utilise, devenant aussi une méthode de traçage interdisciplinaire. Ainsi, SF peut autant signifier Science Fiction, Science Fact, que Speculative Feminism ou String Figure11. Chez Haraway, les jeux de ficelles représentent une pratique pour penser ensemble – entre individus, entre disciplines, et idéalement entre espèces –, afin de tracer des motifs collectivement. Plus que de tirer des fils ou de suivre des lignes, le jeu de ficelles est surtout une pratique qui permet de comprendre où l’on se situe au cœur d’un motif de relations complexes, autant pour faire-prise avec ce motif que pour composer-avec ce qui le constitue.
Accueillant une quinzaine de participant·e·s12 ainsi que SpiderAlex durant cinq jours, l’atelier commence par une série de discussions autour de la notion de technologie. Durant ces ateliers, SpiderAlex emploie le terme technologie dans un sens très large. Celui-ci recouvre l’ensemble des savoirs et des techniques développés par les humains incluant autant les techniques d’agriculture ou de communication que les religions, les cosmogonies ou l’astronomie, en passant par les techniques de soin ou de cosmétique. Ces discussions ont pour but de faire émerger les liens qui existent entre nos histoires individuelles et les transmissions techniques, en se posant les questions suivantes : qui nous a transmis quelle technologie ? Quelle génération nous l’a transmise ? Y-a-t-il des distinctions de genre, de classe ou d’origine ethnique ou religieuse en fonction des savoirs transmis ? Après ce temps de discussion, l’atelier d’écriture débute. Pour faire émerger une technologie, SpiderAlex a défini quatre paramètres, ou catégories. La catégorie LOOK définit la forme que la technologie aurait si on la regardait, FEEL précise les matériaux dont elle est constituée, FONCTION définit la fonction de cette technologie et enfin USE indique la manière dont la technologie s’utilise. Chaque participant·e fait une proposition pour chacune des catégories sur un papier de couleur. Le processus étant profondément collectif, les papiers de tous·te·s les participant·e·s sont ensuite mis en commun. Chacun·e compose un ensemble, un kit de technologie, constitué des quatre catégories décrites plus tôt et provenant des différent·e·s participant·e·s. Cet ensemble, constitué de fragments épars, est par la suite offert à un·e autre participant·e (Figure 1). Le kit de catégories devient ainsi la consigne d’un exercice d’écriture contenant des propositions de chacun·e et chaque participant·e rédige un texte de présentation ou de mise en situation de la technologie et lui donne un nom. L’atelier étant destiné à toutes les personnes pratiquant les féminismes, des thèmes récurrents apparaissent au niveau des fonctions proposées, comme se défendre contre le harcèlement de rue, lutter contre le syndrome d’imposteur, pouvoir changer de genre ou être à l’écoute d’éléments non-humains (la faune, la flore ou le climat). La force de l’exercice est qu’un problème exposé à travers la fonction proposée par un·e participant·e prend forme dans des éléments esthétiques proposés par le collectif, et trouve sa résolution dans une narration écrite par un·e autre. À l’échelle d’un groupe d’une quinzaine de personnes sur cinq jours, l’effet de lien et de connexion est très fort13.

Après quatre jours d’exercices d’écriture et de jeux sonores, la restitution de l’atelier a pris la forme d’une performance radiophonique surprenante. En écho au travail d’improvisation sonore appréhendé en parallèle du travail d’écriture durant la semaine, le collectif a développé une technique d’improvisation textuelle sur des documents collaboratifs en ligne. En parallèle du plateau sonore, sur des durées de sept minutes, les participant·e·s tirent un papier pour savoir quel paragraphe iels vont écrire, ainsi qu’un·e protagoniste et une technologie, tous·tes deux inventé·e·s pendant la semaine: ainsi sont définis des éléments communs pour la narration. Une fois le départ lancé, les auteur·ice·s, en cercle sur le plateau d’écriture, écrivent simultanément leur paragraphe tandis qu’une personne en plateau sonore lit à haute-voix le texte en cours d’écriture. Ce texte oralisé est accompagné par des improvisations musicales directement renvoyées à celleux qui écrivent, l’intégralité des participant·e·s étant relié·e·s au son soit par des casques soit par des enceintes14. L’atelier fut une réussite technique et conceptuelle pour SpiderAlex comme pour r∆∆dio c∆∆rgo. Le système d’écriture a permis de mettre en pratique les concepts de jeux de ficelles dans une approche textuelle. Si l’improvisation sonore telle qu’elle est pratiquée par r∆∆dio c∆∆rgo permet de créer des espaces de communication et d’interaction polyphoniques au sein desquels il est possible de coexister à plusieurs et en même temps, l’approche textuelle offre, elle, une meilleure circulation des enjeux et des concepts pour tisser des récits cohérents grâce la syntaxe en construction qui rend visible la mise en commun des mots et des propositions.
La restitution, alliant les deux approches dans une forme de performance radiophonique, démontre que cette polyphonie des présences peut se transposer grâce à l’utilisation de documents partagés dans une coprésence des gestes d’écriture. Le processus d’oralisation du texte en direct devient alors l’interface sensible entre le plateau sonore et le plateau textuel (Figure 2).

Les Mutin·e·s Mutant·e·s et l’intercréativité des jeux de rôle
Suite à l’atelier mené autour des pédagogies de SpiderAlex, nous avons décidé de prolonger ce travail de recherche et de création à quatre, incluant Aurélia Nardini, Darius Grenier, Crystal Aslanian et Amarin Thiberge sous le nom des Mutin·e·s Mutant·e·s. Bandit-Mages et l’Antre Peaux ont accepté de nous faire revenir l’année suivante pour les Rencontres Bandits-Mages 2019, et un temps de résidence proposé par DUUU Radio15 nous a permis de pouvoir travailler durant le mois d’août 2019 dans un studio de radio au sein du parc de la Villette à Paris. C’est lors de ces temps de résidence que STORYC∆RING a pris forme. Après Ondes Sauvages // Futurotopies Féministes, nous voulions mettre en place notre propre système de création collective pour faire du jeu de ficelles et raconter des histoires. Nous cherchions désormais à nous consolider en tant que groupe et à faire émerger un dispositif de création permettant d’approfondir des thématiques plus spécifiques. Trois points ont ainsi émergé pour constituer notre cahier des charges. Tout d’abord, il nous semblait important de pouvoir nous émanciper de nos corps d’humain·e·s dans nos histoires; il importait donc de pouvoir induire dans le système de création d’autres formes d’entités, plus animales, végétales, et surtout moins humaines. Ensuite, nous avions communément le désir de réfléchir sur la manière dont il serait possible de parler de sexualité, de préférence de genre ou de pratiques sexuelles, en nous posant la question suivante: Comment érotiser les questions de consentement, d’écoute et de limite? Enfin, reprenant le slogan de Donna Haraway « Faites des parents ! Pas des bébés16 », nous souhaitions nous interroger sur la notion de parentalité. Si certain·e·s d’entre nous s’intéressaient aux questions de maternité, d’autres avaient envie d’explorer les différentes manières de créer du lien de parenté avec d’autres et de faire famille. C’est sur cette base que nous avons pensé notre temps de recherche à DUUU Radio. Dans un deuxième temps, nous avions gardé de l’expérience des Futurotopies qu’une des choses qui faisait la force des exercices de SpiderAlex était leur approche ludique, qui les rendait très accessibles. Nous avons donc décidé de nous documenter sur les questions d’étude sur les jeux et de conception de jeu. C’est ainsi que l’idée de s’inspirer de systèmes issus de jeux de rôles (JdR) nous est venue après la lecture de l’article « Le jeu de rôle sur table: une forme littéraire et intercréative de la fiction17 » de la chercheuse et éditrice Coralie David. Le concept qu’elle tisse et déroule au fil de son article a pour but de faire passer le JdR du domaine des Game Studies et Play Studies vers celui de la littérature. Pour cela, elle développe le concept d’intercréativité :
Pour la définir, l’intercréativité permet de co-créer une fiction au lieu de limiter les choix des récepteurs au simple fait de réagir à un contenu qui leur est proposé. En cela, elle représente un prolongement de l’interactivité. La réception devient dès lors une étape du processus créatif18.
Pour mieux cerner ce concept, elle définit tout d’abord la tension qui existe entre ce que les études anglo-saxonnes sur le jeu nomment le game et le play : « Donald Winnicott et Jean Duvignaud distinguent le game qui organise le déroulement selon un processus précis, du play qui relève davantage de l’espace libre que l’on investit19 ». Ainsi, le game permet de poser le cadre du jeu et le dispositif d’interactions comme peuvent le faire un terrain de foot, des règles de jeu et un ballon, ou un échiquier avec ses pièces et la manière de les déplacer, tandis que le play se focalise sur les combinaisons possibles et les stratégies qui pourront être élaborées par chaque joueur·euse et qui permettront au jeu de prendre forme. Cette tension se cristallise, toujours en anglais, par l’association de ces deux mots pour former le terme de gameplay, qui peut être traduit en français par jouabilité ou par mécanique de jeu. Dans le cas du JdR, c’est la fiction elle même qui va permettre de créer cette tension en suivant plusieurs étapes. Tout d’abord, une première étape consiste à séparer les différents codes qui caractérisent le genre fictionnel comme peuvent l’être la fantasy, le polar ou la science-fiction : on parle de «disruption du bloc fictionnel20 ».
Puis, le travail effectué par les auteur·ice·s de JdR consiste à transformer ces différents éléments en mécanique de jeu pour les mettre à disposition des joueur·euse·s sous la forme d’un système de jeu. Enfin, la création d’une nouvelle fiction émerge lors de la partie, par la réorganisation des différents éléments narratifs et des mécaniques séparées au préalable, et augmentée par ce que les joueur·euse·s et les meneur·euse·s de jeu (MJ) vont y ajouter. C’est lors de cette troisième étape que le média JdR devient intercréatif dans un processus que Coralie David qualifie de « narratif et démiurgique21 », devenant ainsi une pratique conversationnelle où s’entremêlent la création d’univers fictionnels ainsi que celle des différents récits qui y prendront place. L’intercréativité apparaît comme le processus par lequel le collectif peut autant jouer dans le cadre du jeu que jouer du cadre lui-même à l’oral. Cette approche fait pour nous écho aux improvisations sonores et électroniques que r∆∆dio c∆∆rgo met en place lors de ses plateaux radio et durant lesquels, à la manière d’un synthétiseur modulaire, les participant·e·s, leurs textes ou leurs instruments s’influencent mutuellement en direct, ce qui influence du coup l’écoute et l’émergence sonore durant les performances. Avec les JdR et les possibilités de l’intercréativité, nous avons une nouvelle pratique de jeu de ficelles à expérimenter, spécifique à la création orale et narrative, propice à des moments de direct. Pour cela, il nous fallait des outils et des jeux à tester. Afin de rester cohérent·e·s sur nos choix de travail en horizontalité, nous sommes parti·e·s à la recherche de jeux de rôle dans lesquels tous·tes les participant·e·s sont MJ. Dans une partie de JdR classique, le MJ :
décrit les décors, interprète les Personnages Non Joueurs (PNJ) et déroule avec les Personnages Joueur (PJ) les différents fils narratifs. Il est principalement responsable du passif diégétique, c’est-à-dire de l’environnement et de l’univers du jeu, des éléments qui le composent, qu’ils soient animés ou pas. Ceux-ci sont mis à la disposition des PJ qui choisissent de les actualiser ou pas en interagissant avec eux. Pour synthétiser, il est le passeur, ou plutôt l’interface, de la diégèse22.
Dans un JdR sans MJ, la diégèse qui permet de concevoir le monde fictionnel ainsi que l’autorité narrative sont donc partagées et mises en commun.
The Ground Itself est un jeu indépendant créé en 2019 par læ game designer Everest Pipkin23. The Ground Itself se joue entre 2 à 5 joueur·euse·s et place comme personnage principal une zone géographique fictive que l’on invente collectivement. La narration s’étalant sur des périodes de temps allant de quelques jours à des milliers d’années, le jeu nous interroge sur les marques et les traces que nous laissons aux générations suivantes après notre passage sur une zone géographique, en tant qu’individu mais aussi en tant que civilisation. Le système de création de monde de The Ground Itself fonctionne par tirage d’un jeu de cartes standard. Chaque couleur est associée à une catégorie, Le Sol, La Politique, Le Peuple et Les Mythes; et chaque tête, Valet, Dame ou Roi correspond à une question à laquelle doit répondre la personne qui la tire. Ainsi, le Valet de Trèfle est associé à la question « À quoi ressemblait ce lieu dans le passé ? C’était il y a combien de temps ? ». C’est ainsi que chaque participant·e ajoute sa touche à la création du monde narratif jusqu’à ce que ce monde et cette diégèse semblent stabilisés dans l’imaginaire du collectif. Nous avons donc repris ce système de tirage que nous avons augmenté par l’utilisation d’un jeu de tarot. Nous avons aussi modifié une partie des questions et des catégories. Une diégèse dans STORYC∆RING se construit en cercle. Il y a un premier tour de discussion pour nous accorder et mettre en commun nos envies, puis nous tirons chacun·e notre tour une carte de tarot pour répondre à la question qui lui correspond.
Ω : Je tire une première carte… il s’agit de la reine de pentacle, c’est donc une question concernant l’environnement.
∑ : La question associée te demande de décrire les habitants, ou la faune, de notre monde. Par qui est-il habité ? Tu peux prendre quelques instants pour y réfléchir si tu le souhaites.
Ω: Ho non, je sais déjà ! Notre monde est une ville constituée principalement d’insectoïdes et de vers géants. Il n’y a pas de mammifères.
◊ : D’accord. À mon tour et je tire la reine de coupe ! C’est une question concernant ce qui fait communauté.
∆ : Oui, qu’est-ce que cette communauté d’insectoïdes valorise ?
◊ : Hum… Hé bien je dirais que cette communauté valorise la tendresse et l’inter-don de chaleur corporelle entre individus, notamment lors de rituels un peu sacrés.
∑ : C’est à moi ? Alors, je tire… je tire le valet de pentacle ! Une question environnement !
Ω : Oui, peux-tu nous décrire les corps et appareils sensoriels des habitants ?
∑ : Hmmm. J’ai besoin de quelques instants… Alors… il y aurait au moins deux catégories de corps. Certains à carapace et d’autres à la chair nue, qui ont donc des qualités de toucher et des sensibilités différentes. Ils communiquent principalement avec des échanges de phéromones et d’hormones qui peuvent passer dans l’air ou le coton. Certains corps ont aussi des mandibules ultra sensibles, voire…
Ω : clitoridiens ?!
∑ : Oui tout à fait !
∆ : Entre-temps j’ai tiré le roi de bâton !
◊ : Houu une question au sujet de la sexualité ! Quelles sont les normes sexuelles dans notre monde ?
∆ : Alors je dirais que comme la tendresse est très valorisée socialement, il peut être considéré comme tabou de teinter cette tendresse de sexualité/désir. La norme voudrait donc que la sexualité soit réservée à des individus qui ne risquent pas d’éprouver de tendresse mutuelle (inconnus, ennemis…) ou de développer de liens affectifs.
◊ : Waw !
Extrait du podcast qui accompagne l’article24
Nous avons décidé que ces moments de création de monde seraient des moments non-performatifs, donc sans public et sans diffusion en streaming. Cela permet à chacun·e de prendre son temps pour faire des propositions mais aussi par la suite de pouvoir compiler toutes les réponses en un texte, «la diégèse», qui nous sert d’introduction pour les performances diffusées en streaming.
C’était un univers urbain… Un univers urbain d’architectures naturelles et d’architextures molletonnées.
C’était une cité couverte de plantes à épines et à grosses bulles brumeuses blanches et moelleuses, les Bulbanches.
C’était sur une planète une ville peuplée d’individus de type insectoïdes, avec ou sans carapaces : petites, velues, immenses ou transparentes. Les habitants de cet endroit se caractérisent par une grande diversité de carapaces. Une minorité d’habitant.es, marginalisée, a des mandibules ultra-sensibles presque clitoridiennes sur le sommet de leur crâne.
Ici, la valeur-tendresse est érigée en dogme de vie: être tendre est un signe de réussite sociale. L’inter-don de chaleur, de phéromone et de caresse fait partie des rituels de salutation quotidiens
Diégèse #3, DUUU Radio, août 2019
Dans un second temps, il nous a fallu trouver un système de jeu qui nous permette de créer à l’intérieur de nos mondes diégétiques. Après avoir expérimenté différents systèmes de jeux à narration partagée, il nous est apparu que le système le plus pertinent pour ce dont nous avions besoin était celui proposé par un jeu de rôle sans MJ intitulé Mnémozyne, du créateur de jeu Paul Tevis25. Le principe de Mnémozyne est de regrouper des protagonistes qui ont perdu la mémoire et qui s’entraident pour recomposer leurs souvenirs. Durant un tour de jeu, une joueuse commence à improviser le début d’un souvenir. Devenant narratrice, elle commence à décrire le cadre de la scène jusqu’à un point précis, un nœud où elle a oublié ce qu’elle a fait. La narratrice engage alors un jeton et s’adresse aux autres participant·e·s autour de la table en leur demandant « À ce moment qu’ai-je dit ou qu’ai-je fait ? ». Chacune des joueur·euse·s fait alors une pro position d’embranchement pour reconstituer le souvenir et la narratrice choisit l’un de ces embranchements avant de reprendre le fil de son récit. La joueuse dont l’embranchement a été choisi reçoit alors un jeton qui lui permettra de raconter des souvenirs avec autant d’embranchements qu’elle aura de jetons. Là où d’autres systèmes permettent des approches plus horizontales axées sur du lâcher prise, le système de Mnémozyne permet de placer tour à tour une joueuse au centre du jeu avec ses propres enjeux narratifs, utilisant le collectif comme ressource pour tisser et structurer sa narration en plusieurs étapes. Nous avons alors remplacé la logique du « souvenir » par une logique de « désir » et supprimé le système de jeton. La narratrice énonce le type d’histoire qu’elle souhaite improviser, par exemple « une histoire de réconciliation », et le reste du collectif compose ensemble des embranchements. Ces étapes de jeu sont spécifiquement détaillées dans le podcast qui accompagne l’article.

Je suis la source, je suis nichée au fond d’une forêt ou d’un sous-bois, J’ai subi moi aussi des mutations et des hybridations symbiotiques et désormais mon profond réseau composé des affluents qui me gonflent et me rem plissent de leur eau se mélangent aussi au réseau des racines des arbres. J’ai conscience de moi et ma puissance s’étend et s’écoule à un kilomètre à la ronde, un peu moins. C’est ma marge d’action, c’est à partir de là que je peux percevoir des choses, le vent dans les arbres, les animaux qui se posent sur le sol, les choses qui creusent la terre et évidemment tout ce que mes origines de source me permettent de sentir à savoir l’intérieur d’une vie aquatique, le goût des petites bactéries, des végétaux, des mousses. Je suis parfois visitée par des humanoïdes en marge de leur communauté, je ne sais pas pourquoi ils viennent mais ils viennent à priori toujours à un ou deux ou trois mais ça à l’air un peu caché. Je crois que l’on vient à moi pour se cacher, on vient s’isoler en moi. Je crois que je ne comprends pas forcément tout.
Friche l’Antre Peaux, Novembre 2019
Ω : C’était une journée d’un hiver radioactif à souhait. Je déployais tous mes réseaux racinaires, mes affluents, et mes rivières souterraines. Étendue de tout mon phréatisme, je ressentis peut-être des pas. Avez-vous vu qui vient à moi ?
◊ : Dans le brouillard épais de cet hiver nucléaire, tu perçois deux entités dans le brouillard ainsi que le poids de quatre petites pattes et de quatre grandes pattes.
∑ : Et, ce que tu perçois dans ta cécité racinaire, ce sont des pas d’humanoïdes assortis à un petit grelottement.
∆ : Enfin, aux 2 paires d’yeux et au grelot, s’ajoute une touffe de poils qui se pose à la surface de ton eau. C’est un pelage qui n’a pas été lavé depuis longtemps.
Ω : Hmmmmm, je suis intriguée et j’utilise mes facultés phréatique et mycorhizienne pour dresser des herbes hautes dans la forêt afin d’augmenter mon sens du toucher et multiplier les points de stimulation de mon réseau. Je me sens tactilement à l’écoute. Est-ce que ma perception de ce qui s’approche se précise avec ce déploiement d’herbes haptiques ?
∑ : Quoi que ce soit qui s’approche, tu ressens l’extrême tendresse qui existe entre ces êtres dans la manière dont ils déambulent ensemble; leur connexion évidente, la douceur intrinsèque à leur relation.
◊ : Alors que ces êtres avancent vers toi, soudain, tu sens que les petites pattes s’immobilisent. Tu ne sens plus que les grandes pattes qui te foulent mais toujours le petit bruit le grelot qui fait résonner la surface de ton eau et cette odeur.
Ω : Je me sens séduite par la bienveillance des grands pas et le goût du pelage m’enchante. Je les sens se diriger peu à peu vers moi et je monte, un peu, ma température afin d’être accueillante. Je suppose que toutes ces pattes au pelage exquis viennent dans ma direction pour se baigner en moi.
∆ : Tout à fait, comme les pas s’approchent de la source on commence à distinguer le petit chat qui a autour du cou un grelot.
Ω : Je ne peux ni voir ni entendre. Mais j’ai bien reconnu les petits pas et le poids du chat de la Grande Ordonnatrice. C’est peut-être la journée du bain de cette dernière.
∑ : Tout à fait.
Ω : Donc, si je me souviens bien, la mutation tire vers…
∑ : Le plantigrade !
Ω : Le fait d’être ours ?
∑ : Oui
Ω : Ok. Les pas ursidés se rapprochent, c’est la Grande Ordonnatrice dans sa forme plantigrade et elle est avec son chat, qui est son familier et partenaire. Plus les pas se rapprochent de moi, plus le poids de l’étiquette et de sa fonction sociale s’évapore dans ce mélange de brouillard et de vapeur. En marge de la communauté, cette ourse vibre de son être en toute simplicité. La Grande Ordonnatrice trempe une patte dans ma source. Je m’en sens toute gazeuse.
∆ : Tu n’as pas le temps de modifier quoi que ce soit dans ton organisme car elle retire immédiatement sa patte de l’eau en s’écriant : « ouf c’est brûlant, je ferais mieux d’enlever mon pelage pour rentrer dans cette source ». Alors faisant appel à toutes ses capacités plantigrades, elle mue. Son pelage tombe alors sur le sol et elle en sort complètement nue. Laissant cet oripeau sur la berge, elle trempe son pied dans l’eau.
◊ : Elle trouve l’eau à son goût de corps d’humaine. Elle y rentre en entier jusqu’aux épaules. Le petit chat reste sur la berge, profitant des vapeurs et de la chaleur. Y avait-il d’autres entités ?
∑ : Nous n’avons pas bien vu, la brume est dense.
Ω : Une plume tombe délicatement à la surface de mon eau. Je décide de jouer avec cette plume en créant un léger mouvement en spirale autour de la Grande Ordonnatrice. Autour d’elle, j’augmente la chaleur de l’eau, effectuant un subtil frémissement le long de son dos. Que fait la grande Ordonnatrice à la sensation à peine perceptible de ce remous ?
◊ : Elle glousse.
∆ : Elle est trop contente !!!
∑ : Ah aha ha hihihi
◊ : Exactement comme cela. Elle glousse, elle rigole, elle se laisse glisser un peu plus profondément dans l’eau qui la masse et… les courants que tu brasses entourent ses bras, ses doigts et ses membres, passent entre ses genoux et sous ses bras, entre ses cuisses. La grande ordonnatrice sourit encore un peu plus, glousse encore un peu plus, remue encore un peu plus dans l’eau.
Ω : Je suis tendre et tourbillon, j’effectue un mouvement rotatif autour d’elle. Je suis un flot gazéifié, une spirale pétillante d’oxygène. Nous jouons ensemble et je décide d’augmenter
graduellement ma température. Et ça monte, et ça tourne, et ça monte. Mais… ?
Ω : Mais… Comment va la Grande Ordonnatrice ?
∆ : Plus tu accélères ton mouvement, plus dans ce mouvement les autres êtres vivants de la source se retrouvent entraînés dans ce tourbillon. La Grande Ordonnatrice entame donc une danse avec l’entièreté de ton être, sa peau est caressée par les petits pois sons entraînés dans ton sillage. Tout en augmentant ta chaleur, tu rappelles des courants plus froids qui viennent créer du contraste dans ces caresses. Quelques branchages parfois passent autour de ses mollets ou de ses bras et des hésitations dans ses mouvements t’indiquent qu’elle s’inquiète.
Ω : Hum… s’il m’arrive d’apprécier les inondations je me méfie malgré tout des débordements inopportuns. Je ralentis, le remous diminue. Ce qui me permet de focaliser ma propre danse avec celle de la Grande Ordonnatrice.
◊ : En percevant l’inquiétude de la Grande Ordonnatrice tu t’ajustes, tu te fais plus tendre et plus douce, plus englobante encore pour mieux la tenir et mieux la sentir toute en toi et les peurs de la Grande Ordonnatrice s’apaisent. Elle se laisse désormais totalement aller de tout son être à tes courants qui l’accompagnent et qui caressent toute sa peau, toute son intimité, jusque dans les moindres recoins de sa peau…
Extrait du podcast qui accompagne l’article26
À cette étape de création, la mécanique du jeu permet de faire circuler la parole de manière fluide, l’esthétique produite est riche en écho. Chaque narration est composée d’un tressage des préférences de chacun·e mises en tension par la problématique de læ participant·e au centre de l’histoire. Le problème qui s’est rapidement posé à nous est que plus nous avancions dans notre pratique, plus nous réalisions qu’elle devenait une pratique de soutien et d’entraide et que celle-ci impliquait des conditions de travail incompatibles avec des enjeux performatifs propres aux différents lieux d’art qui nous accueillaient. À la suite de notre seconde résidence à la friche l’Antre Peaux en novembre 2019 nous avons décidé de mettre le projet en pause. De par la nature des thèmes abordés et de par l’écoute et la concentration requise par le travail d’émergence collective, il nous a semblé important de sortir STORYC∆RING du cadre performatif et institutionnel pour lequel nous l’avions originellement créé.

… Ainsi les souvenirs, les savoirs, et tout ce qui a trait à la mémoire peut se transmettre par le langage parlé en surface ou à travers l’expérience sensuelle de façon plus profonde. Les variations stichodactylidées offrirent à la petite humanité de nouveaux organes sensuels qui n’étaient plus nécessairement basés sur une opposition Mâle-Femelle mais sur la capacité d’augmenter des capacités d’émission et de réception des flux génético-mémoriels.
Lorsqu’un individu est en phase de communication, la surface de son corps génère une gelée exsudée tandis qu’à d’autres endroits des toutes petites racines et radicelles s’hérissent, prêtes à se frotter et à recevoir la gelée d’un ou de plusieurs partenaires. Ils ne sont jamais qu’émetteurs ou récepteurs, ils sont toujours communicants à travers des caresses peau à peau qu’elles soient tendres ou toniques.
La principale norme sexuelle est de faire ventouser lentement et tendrement la partie émettrice et la partie réceptrice des appareils sensoriels. Très rare ment, les petites racines se caressent pour provoquer un flux d’informations très dense. Quand les petites racines se rencontrent, les informations pro duites sont très riches de mémoires partagées et de savoirs créés ensemble. C’est très rare et donc très recherché. Ce mode de sensualité communicante et de mémoires hédonistes représente le fondement de chaque communauté, de chaque territoire, de chaque clan. Les communautés valorisent ainsi les groupes de personnes «savantes», qui détiennent un savoir supposément «pur» et bien construit, car peu mélangé avec d’autres sources d’informations extérieures (parce qu’il s’échange soit de génération en génération, soit entre mêmes cercles sociaux).
En opposition, des petits groupes anonymes de rebelles s’essaient à l’échange d’informations de diverses natures, entre personnes de milieux/types/ âges très différents, en valorisant les connaissances transdisciplinaires, les «petits» savoirs, le fait-maison et surtout les informations contradictoires afin de garantir une polyculture mémorielle…
Extrait de la Diégèse #6, Mars 2020
Interlude…
Installée dans la pénombre d’un salon d’un autre âge, chacun·e décrit le fragment d’une scène imaginaire que nous observerons à quatre. Ces fragments décrivent des moments de complicité entre des êtres qui vivent à la surface et d’autres à la sous face d’un monde aquatique, une version de la Ville de Rennes engloutie par la montée des eaux. Il y est question de branchies, de photosynthèse et de la possibilité de vivre dans un espace restreint, l’interface qui permet à ces deux espèces de cohabiter si elles le désirent. Pour cette partie de STORYC∆RING, il n’y a désormais plus de cartes à tirer ni de joueuse à mettre au centre. Une diégèse a été com- posée à la volée quelques jours plus tôt et nous la modifions entre chaque session si nécessaire. Nos histoires parlent de transidentité, de deuil, de peur, de communauté. Nous sommes en résidence dans un couvent désacralisé dédié aux pratiques performatives et aucune restitution n’est prévue à la fin du séjour. La restitution aura lieu ailleurs, dans une autre forme et dans un autre temps. Les textes auront eux aussi transitionné d’une forme orale vers une forme écrite et s’incarneront dans une lecture polyphonique27. STORYC∆RING n’est pas une pratique performative tout comme elle n’est pas une forme spectaculaire. STORYC∆RING est une pratique d’écoute et à cet instant notre écoute nous fait vivre un crépuscule aquatique dans lequel s’entremêlent crushs, dîner flottant et libération des corps sous la pluie. En même temps, nos corps bien réels sont eux aussi en train de se libérer ou de transitionner dans des directions qui n’appartiennent qu’à eux. Pilules contraceptives, patchs d’œstrogènes ou ampoules de testostérone font désormais partie de nos trousses de toilette. L’écoute que nous déployons lorsque nous jouons ensemble, nous l’appliquons à nos corps, acceptant la variété de leurs accordages, embrassant leurs dissonances et amplifiant leurs euphories. Le rapport que nous entretenons avec STORYC∆RING a changé nos corps en pré parant le terrain pour muter sans promesse28. Les JdR et la narration ont cette capacité de nous permettre de faire la mise à jour de nos imaginaires par le virtuel. Désormais, ce sont nos corps apaisés qui produisent des mises à jour sur le système de jeu. Au début, nous nous projetions dans des corps très loin des nôtres pour y soigner par la narration partagée des angoisses et des traumatismes ou y vivre des sexualités fantasmées. Les corps et les avatars que nous y déployons désormais sont très proches des nôtres et les histoires que nous y inventons constitueraient les premiers matériaux pour une littérature jeunesse queer. Des histoires quotidiennes, des histoires de premier pas pour se sauver soi-même ou pour parler de ses émotions à une autre personne. Si STORYC∆RING est une pratique de soin, comment fonctionne-t-elle ?

Conscience sonore et sympoiëse des corps trans*
Un début de réponse se trouve peut-être dans un article d’Heidi Von Grunden. Dans son article « The Theory of Sonic Awareness in the Greeting by Pauline Oliveros », elle développe le concept de sonic awar eness à propos du travail de Pauline Oliveros, que l’on peut traduire en français par conscience sonore29. Selon Oliveros, l’écoute possède au moins deux dimensions qui correspondent à la « conscience » et à « l’attention ». Ce qu’elle nomme la « conscience » se porte sur la perception des aspects globaux et non-linéaires du son, incluant ce que l’on entend sans nécessairement se focaliser dessus comme certaines résonances, variations de timbre ou autres bruits parasites ou ponctuels et qui souvent participent à définir l’environnement. L’attention, elle, se porte sur les aspects distincts et identifiables du son cherchant à révéler les motifs, les récurrences ou les spécificités propres à chaque timbre. Les Sonic Meditations est une pièce sonore composée par Pauline Oliveros en 1971 dont la partition est constituée de 25 méditations dédiées au ♀Ensemble30 ainsi qu’à l’aviatrice Amelia Aehart. Elle propose une série de jeux d’écoute, d’improvisations sonores et de visualisations à interpréter collectivement. Les méditations impliquent toutes de suivre la même procédure constituée de quatre actions : «Produire réellement du son», «Imaginer activement les sons», «Être à l’écoute des sons présents» et «Se souvenir des sons passés». Oliveros ajoute dans l’introduction de la partition qu’elle est « particulière ment intéressée par le pouvoir guérisseur de l’énergie sonore et de la transmission de cette dernière au sein du groupe31.» Elle poursuit en décrivant que la part de soin liée à la pratique des méditations sonores se manifeste de quatre manières. Tout d’abord le pouvoir de soin s’active par le fait de créer du lien avec les autres participant·e·s au travers d’une expérience partagée. Ensuite, lorsque l’expérience intérieure vécue par l’une des participant·e·s se manifeste, et que cette manifestation est acceptée et reçue par le reste du groupe en lui donnant une place. Puis, lorsque qu’un·e participant·e réalise qu’iel est en phase avec l’environnement qui l’entoure, avec la forme et la direction que prend l’improvisation. Enfin, lorsque des éléments apportés par l’un·e des participant·e·s se trouvent intégrés et rejoués par le reste du groupe. Ainsi, chez Oliveros, ce qui soigne dans le son, c’est sa propriété à pouvoir donner une représentation en temps réel d’un écosystème d’individus, celui-ci se manifestant par l’apparition d’un matériau sonore hétérogène et polyphonique. Cette manifestation co-générée par les participant·e·s leur permet de suivre le cours de l’improvisation et les renseigne à tout moment sur les présences de chacun·e, de leur capacité à agir et à faire corps avec le matériau sonore ou à se l’approprier, mais aussi de manifester des complicités en remémorant au cœur de cet écosystème sonore des éléments apportés par d’autres au préalable. Ces quatre principes du pouvoir guérisseur du son proposés par Pauline Oliveros, nous les trouvons aussi, dans des temps différents, avec STORYC∆RING. Le langage parlé ne permettant pas la polyphonie, c’est par l’intercréativité de la fiction proposée par Coralie David que ces phénomènes se produisent. La manière de créer du lien se produit lors de la fabrication du monde ainsi que lorsque nous définissons ou modifions les règles de cette fabrication. Les mondes diégétiques étant constitués d’éléments apportés par chacun·e, ces éléments sont par la suite régulièrement mentionnés durant toute la création d’une histoire. Chacun·e d’entre-nous pouvant bénéficier d’un moment où il, elle ou iel est au centre de l’histoire, la mécanique de STORYC∆RING déploie un espace d’expression pour y exposer les joies, les gênes ou les doutes qui nous traversent, le reste du collectif travaillant à les accueillir narrativement. Les embranchements étant créés collectivement par une suite de propositions combinées les unes avec les autres, nous pouvons à tout moment accorder et nuancer le récit pour nous y sentir inclus·e et en phase. Si chez Oliveros, c’est la polyphonie qui offre une représentation de l’état global du collectif, dans STORYC∆RING et par le processus d’intercréativité, c’est l’évolution du matériau fictionnel qui produit ce retour dans l’imaginaire du groupe. STORYC∆RING est donc un outil de création collective permettant de produire des narrations par un processus inspiré des JdR sans MJ. Ces fictions, nous les utilisons pour imaginer des mondes fictifs qui puissent accueillir les imaginaires de nos corps et de nos sensualités. Littéralement, nous incubons nos corps en devenir au cœur de ses diégèses collectives.
Ce sont donc nos corps qui deviennent-avec et qui se co-génèrent, et STORYC∆RING en est le média, et plus spécifiquement un média trans*:
[T]rans* n’est ni une chose ni un être, c’est plutôt le processus par lequel l’être et la chose se constituent. À son état de préfixe, trans* est préposi tionnellement orienté·e – indiquant le avec, par, de, dans et à travers qui rend la vie possible. L’existrans* (trans*life) se construit délibérément de biais face à au positionnement ontologique; trans* peut être ontologique dans la mesure où iel est le mouvement qui se fait à travers la vitalité elle-même32.
Ici, l’astérisque associé à trans* représente des tentacules, les bras couverts de ventouses collantes d’une étoile de mer qui tente de créer du lien par, avec, dans, ou à travers dans le but de devenir quelque chose ou quelqu’un. Nous avons créé STORYC∆RING comme un dispositif qui induit à chaque étape de création une égalité dans les rapports de pou- voir comme garantie d’inventer-ensemble entre étoile de mer, calamar et bactérie. Ce dispositif avec les biais qu’il impose nous permet de communiquer et de soutenir l’inclusion de chacun·e pour ce qu’iel est et pour ce qu’iel devient en rendant nos imaginaires poreux aux autres et en les mettant en relation dans des rapports sécurisés par les mécaniques du jeu. La fiction devient alors l’interface sensible qui nous raccorde et nous permet d’échanger des informations en manifestant grâce à l’intercréativité un espace d’échanges et d’interactions intimes et temporairement clos. Si les mécaniques de création de STORYC∆RING sont bien issues d’une mise en pratique des jeux de ficelles de Donna Haraway, la sympoiëse qui en émerge n’est pas l’ensemble des histoires de corps et de sensualité que nous co-générons, mais bien nos corps qui transitionnent vers un devenir-ensemble.
Memento :
Inventer des contre-histoires.
Accepter l’hybridation
Refuser d’être un tout
Démolir la pensée binaire
Ne pas craindre l’apocalypse
Muter sans promesse33
Postlude

Crystal Aslanian
Bibliographie
Corpus
DEMPSTER Beth, A Self-Organizing Systems Perspective on Planning for Sustainability, mémoire de master en études environnementales, Université de Waterloo, 1998.
DAVID Coralie, «Le jeu de rôle sur table : l’intercréativité de la fiction littéraire», Littératures, Paris, Université Sorbonne Paris Cité, 2015.
DAVID Coralie, « Le jeu de rôle sur table : une forme littéraire inter créative de la fiction ? », Sciences du jeu, 6, 11 octobre 2016.
HARAWAY Donna J., Vivre avec le trouble, traduit de l’anglais par GARCIA Vivien, Vaulx-en-Velin, Les éditions des mondes à faire, 2020.
HAYWARD Eva, WEINSTEIN Jamie, Tranimalities in the Age of Trans* Life, Durham, Duke University, 2018, p. 196.
LARUE Ïan, Libère toi cyborg, le pouvoir transformateur de la science fction féministe, Paris, Cambourakis, Collection « Sorcière », 2018, p. 229.
OLIVEROS Pauline, Sonic Meditations, Sharon Smith Publications, coll. «American Music», 1971.
VONGUNDEN Heidi, « The Theory of Sonic Awareness in the Greeting by Pauline Oliveros », Perspectives of New Music, n°19, vol.1/2, p. 409-416. Automne 1980 – Été 1981.
Ludographie
PIPKIN Everest, The Ground Itself, jeu indépendant, 2019.
TEVIS Paul, Mnémozyne, a penny for my thoughts, Narrativiste Édition, 2012.
Podcast et émissions de radio
ASLANIAN Crystal, Grenier Darius, STORYC∆RING, utopie collective des corps et des sensualités dans l’étreinte radiophoniques, podcast réalisé dans le cadre du Colloque de Jeunes Chercheur·se·s « Imaginaires du corps et sensualités imaginées » organisé en distanciel les 10,11 et 12 mars 2021 par Le Laboratoire des Imaginaires. https://archive.org/details/storyc-ring-utopie-collective-des-corps-et-des sexualites-dans-letreinte-radiophonique [consulté le 23 novembre 2023]
- HARAWAY Donna J., Vivre avec le trouble, Vaulx-en-Velin, Les éditions des mondes à faire, 2020. [↩]
- DEMPSTER Beth, A Self-Organizing Systems Perspective on Planning for Sustainability, mémoire de master en études environnementales, Université de Waterloo, 1998, p. 191. [↩]
- L’utilisation de symboles Unicode particuliers dans le nom STORYC∆RING est empruntée au genre musical de la Witch House. L’utilisation de ces symboles a pour effet de rendre diffcile la recherche de groupes de ce genre sur Internet. Ce sont aussi des références à des séries télévisées comme Charmed et Twin Peaks qui font partie des sources d’inspirations des artistes de ce mouvement. Nous retrouvons la référence des montagnes jumelles de Twin Peaks dans l’utilisation du double delta pour écrire r∆∆dio c∆∆rgo. [↩]
- Fabula est basé sur deux grandes structures narratives, le Voyage du Héros et la Structure à Trois Actes, URL : https://sefrot.it/fr [consulté le 13 novembre 2023]. [↩]
- ASLANIAN Crystal, GRENIER Darius, « STORYC∆RING, utopie collective des corps et des sensualités dans l’étreinte radiophoniques », podcast réalisé dans le cadre du Colloque de Jeunes Chercheur·se·s “Imaginaires du corps et sensualités imaginées” organisé en distanciel les 10,11 et 12 mars 2021 par Le Laboratoire des Imaginaires. URL : https://archive.org/details/storyc-ring-utopie-collective-des-corps-et-des-sexualites-dans-letreinte-radiophonique [consulté le 13 novembre 2023]. [↩]
- Bandits-Mages est une association française dédiée à la création vidéo, cinématographique et multimédia basée à Bourges. En 2019, elle a fusionné avec l’association Emmetrope sous le nom d’Antre Peaux. [↩]
- r∆∆dio c∆∆rgo est un duo d’art radio constitué d’Aurélia NARDINI et de Crystal ASLANIAN, URL : https://soundcloud.com/raadiocaargo [consulté le 13 novembre 2023]. [↩]
- SpiderAlex est une cyberféministe fanatique des technologies libres. Elle a fondé en 2006 le collectif Donestech qui explore la relation entre le genre et les technologies en développant de la recherche-action, des documentaires et des formations. Elle a coordonné un réseau international pour Tactical Tech appelé «The gender and technology Institutes », qui développe des formations et des contenus curriculaires pour inclure le genre dans la vie privée et la sécurité numérique. Elle est l’éditrice de deux volumes sur le panorama des initiatives de souveraineté technologique. Elle soutient également les initiatives d’infrastructures féministes telles que les serveurs féministes. Récemment, elle a édité avec Sophie TOUPIN un numéro spécial sur « Radical Feminist Storytelling and Speculative Fiction : Créer de nouveaux mondes en réimaginant les pratiques de hacking ». [↩]
- Sophie TOUPIN est chercheuse à l’Académie d’Amsterdam en Nouveau Média et Culture Numérique. SpiderAlex et Sophie TOUPIN ont co-signé l’article « Introduction: Radical Feminist Storytelling and Speculative Fiction: Creating new worlds by re-imagining hacking » dans le numéro 13 de la revue ADA, URL : https://adanewmedia.org/2018/05/issue13-toupin-spideralex/ [consulté le 13 novembre 2023]. [↩]
- HARAWAY Donna J., op. cit. [↩]
- String Figure est traduit en français par jeux de ficelles. [↩]
- Aïlem, Aurélia, B01, Crystal, Darius, Claire, Jules, Lacroute, Lydja, Amarin, Marie, Manon, Melusine, Prune, Roberte la Verte, Sandra, Spideralex, Vanessa. [↩]
- L’archive des narrations co-écrites durant la semaine est consultable à cette adresse : https://archive. org/details/FuturotopiesFeministes_20190111/page/n19/mode/2up [consulté le 13 novembre 2023]. [↩]
- L’archive vidéo intégrale de la performance est consultable à cette adresse : https://archive.org/details/ RestitutionOndeSauvageFuturotopiesFeministes_20190105 [consulté le 13 novembre 2023]. [↩]
- DUUU est une radio dédiée à la création contemporaine. Fondée en 2012 par des artistes, cette radio est née du désir de faire entendre des situations de réflexion et de travail. [↩]
- HARAWAY Donna J., Vivre avec le trouble, Les éditions des mondes à faire, 2020, p. 225. [↩]
- DAVID Coralie, « Le jeu de rôle sur table : une forme littéraire intercréative de la fiction ? », Sciences du jeu, p.6, 11 octobre 2016, URL : http://journals.openedition.org/sdj/682 [consulté le 13 novembre 2023]. [↩]
- Ibid. [↩]
- Ibid. [↩]
- Ibid. [↩]
- Ibid. [↩]
- DAVID Coralie, Le jeu de rôle sur table : l’intercréativité de la fiction littéraire, Littératures, Université Sorbonne Paris Cité, 2015, p. 59. [↩]
- Everest PIPKIN est né·e à Central au Texas. Ses œuvres de petites envergures produisent des jeux de données importants à travers le dessin, la création de jeux et le développement de logiciels. Æl est diplômé·e d’un Master en Art de l’Université de Carnegie-Mellon University, et æl vit désormais sur la Côté du Golfe. [↩]
- STORYC∆RING, op.cit. [↩]
- TEVIS Paul, Mnémozyne, a penny for my thoughts, Narrativiste Édition, 2012. [↩]
- STORYC∆RING, op. cit. [↩]
- Performance aux Ateliers du Vent durant l’événement Vilaine Planète organisé par Adrien ORDONNEAU et en écoute ici : https://archive.org/details/perfo-juillet-21-adv [consulté le 13 novembre 2023]. [↩]
- LARUE Ïan, Libère toi cyborg, le pouvoir transformateur de la science-fiction féministe, Paris, Cambourakis, collection « Sorcière », 2018, p. 229. [↩]
- Traduction personnelle. « Sonic awareness is a perceptual theory about how we hear and make sounds. It is based upon two modes of human information processing-attention and awareness. As Oliveros explains, awareness is global, non-linear, and registers sensory, imagined, and remembered information, while attention is focal, occupied with singular or sequential and linear material.» VONGUNDEN Heidi, «The Theory of Sonic Awareness in the Greeting by Pauline Oliveros », Perspectives of New Music, 19-1/2, Automne 1980 – Été 1981, p. 409-416. [↩]
- Le ♀ Ensemble est un groupe de femmes en non-mixité qui répétait chez Pauline Oliveros dans les années 1970. [↩]
- OLIVEROS Pauline, Sonic Meditations, Smith Publications., USA, coll. «American Music », 1971, p. 3 (Traduction personnelle). [↩]
- Traduction personnelle. « trans* is not a thing or being, it is rather the processes through which thingness and beingness are constituted. In its prefxial state, trans* is prepositionally oriented—marking the with, through, of, in, and across that make life possible. Trans*life works purposefully crabwise to ontological claim; trans* can be ontological to the extent that it is the movement across precisely vitality itself. » HAYWARD Eva, WEINSTEIN Jamie, Tranimalities int the Age of Trans* Life, Duke University, 2018, p. 196. [↩]
- LARUE Ïan, Libère toi cyborg, le pouvoir transformateur de la science-fction féministe, Paris, Cambourakis, collection « Sorcière », 2018, p. 229. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
laboimaginr2 (7 mai 2024). STORYC∆RING, jeux de ficelles, intercréativité et sympoïèse des corps et des sexualités trans* chez les Mutin·e·s Mutant·e·s. Laboratoire des Imaginaires. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1309z

