Écrire par le feu – Essai d’interprétation des textes de Nueva Valladolid
Résumé :
Cet article propose de définir une poétique de la lacune à partir de trois éléments : les textes lacunaires brouillent l’identité du locuteur ; ils compliquent l’identification d’un sens du texte ; ils mettent en contact avec la réalité. Pour ce faire, il fait le choix d’être autant un article de recherche qu’un texte créatif. Il se fonde en effet sur un corpus de deux textes réels – l’« Ode à l’aimée » de Sappho et Perceval de Chrétien de Troyes – mais aussi de deux textes fictifs, dont nous envisageons la composition, la destruction partielle et la redécouverte, dans un futur proche. L’article dans son ensemble est ainsi imaginé comme s’il avait été écrit par un chercheur ou une chercheuse appartenant à cette époque postérieure à la nôtre et ne parvenant, par ailleurs, qu’à un article lui aussi lacunaire. Le but de ce dispositif est de réfléchir à la lecture d’un texte lacunaire, également en pratiquant la lacune. Pour marquer la distinction entre la partie réelle (pour autant que ce mot ait un sens) et la partie fictive de l’article, nous avons noté 1, 2, 3… les notes de bas de page dues à l’auteur·rice fictive et i, ii et iii les notes de fin d’article dues à l’auteur réel. De même, dans la bibliographie, les sources notées en gras sont imaginaires alors que les autres appartiennent à notre univers.
Présentation de l’auteurice :
Antoine Paris est docteur en grec (Sorbonne-Université) et en études bibliques (Université de Montréal), avec une thèse dans laquelle il propose un modèle théorique du texte, en s’appuyant sur l’Évangile selon Marc, la Lettre apocryphe de Jacques et les Stromates de Clément d’Alexandrie. Intéressé par la littérature comparée et par la théorie de l’œuvre et de sa réception, il a publié plusieurs articles et chapitres sur Bernard Quiriny, Tolkien, Pasolini, Gotlib, Pallade d’Helénopolis, Hésychius de Jérusalem et Théodore d’Héraclée, et a récemment codirigé un colloque sur les « Poétiques de la nuit ». Il est par ailleurs l’auteur de plusieurs nouvelles et poèmes publiés et de trois projets de scénario retenus en compétition au festival de Valence.
Note des directrices de la revue :
La proposition à l’origine de cet article nous a été transmise sous un pseudonyme. Nos efforts pour obtenir de l’auteur·rice une identité ou une biobibliographie cohérente n’ont abouti qu’à des messages extrêmement confus, dans lesquels on pouvait lire les manifestations ou bien de certains troubles de la personnalité ou bien de la volonté de mener jusqu’au bout l’expérience ici entreprise (voir note i). Après l’envoi d’une première version du texte, où demeuraient certaines lacunes, notre correspondant·e a complètement cessé de répondre à nos messages. Pour cette raison, ce texte est voué à rester, pour les blancs qui y demeurent, inachevé. Nous les signalons ainsi : […].

Ecrire par le feu – Essai d’interprétation des textes de Nueva Valladolid
Cette contribution propose une première édition des textes retrouvés à Nueva Valladolid, avec quelques éléments de commentaire1i. Notons d’emblée trois éléments qui rendent complexe l’interprétation de ces documents :
1 – Il est probable qu’il s’agisse de certains des textes les plus anciens qui nous soient parvenus2. Pour cette raison, une incertitude demeure, y compris en ce qui concerne leur système d’écriture. Pour nous borner à un seul exemple, la question de savoir si les taches, brûlures et trouées qui les constellent sont des accidents ou doivent être interprétés comme les éléments d’un système typographique, voire d’un alphabet, demeure débattue.
2 – L’état de détérioration de ces textes et le fait qu’on les ait retrouvés sans reliure et hors de tout contenant ne permet pas de déterminer de combien d’œuvres exactement ils sont extraits. Une hypothèse extrême, à laquelle nous adhérons, consiste à supposer qu’ils appartiennent tous à une œuvre unique, qui relèverait de genres aussi différents que l’encyclopédie (fragment 1), le roman (fragment 5) ou la poésie (fragment 7), et de formes aussi variées que la prose, la poésie versifiée (fragment 7), le théâtre (fragment 10) ou encore des suites de mots écrits comme s’ils avaient été choisis par des auteur·rice·s différent·e·s (fragment 9)3.
3 – Les deux points précédents impliquent que le sens d’ensemble […]
Au terme de cette édition, nous proposerons un commentaire en deux points. Le premier sera une mise en œuvre de l’hypothèse dite « généraliste4 » : nous considérerons les fragments édités comme appartenant tous originellement à un seul texte, dont nous proposerons de reconstituer la trame. Le second, plus théorique et nécessaire pour interpréter ce texte, sera une réflexion sur le potentiel littéraire de ces fragments tels qu’ils se donnent à lire aujourd’hui, avec leurs déchirures et leurs brûlures. Autrement dit, nous ébaucherons alors une poétique de la lacune.
Au moment de conclure cette brève introduction, qu’il me soit permis d’ajouter à ce texte deux pensées personnelles. La première pour mon frère Di’idier, mort au front et dont le cadavre troué répond étrangement et tristement aux lacunes de Nueva Valladolid dans lesquelles je me suis trop perdu. La seconde pour les monuments de Paris, en ruines aujourd’hui, et notamment pour la cathédrale Notre-Dame éventrée hier par une bombe bêta. Plus que jamais, l’Occident est l’occidens, celui qui ne cesse de mourir et de tuer en même temps.
Édition des fragments
Fragment 15
« de courage nous nous attaquons à un […6 ]ujet inexploré. Quel[…] moteurs d’[…] si grand œuvre, quelle est la […]rpétuelle qui développe des flammes dans un corps compact […]sse de se[…..] de tell[….]es avec un si [….] fracas, et brûle de coulées de feu tout ce qui est à proxi[…] voilà l’objet d[…] [Ici, trois lignes environ sont laissées blanches.] que personne ne se laisse […] gorges gonflées s’él[…] si sordide n’inco[…] des métiers […]7
Fragment 2
[…]empérature8 arrête l’aspi- […]’un échauffement anormal […]roduit. Sur certains ap- […] « Protection thermique » [..] qu’il y a échauf-9
Fragment 3
[…]e l’appareil se […]efroidi avant d[…] le […]che.
Fragment 4
spi[…]nal[…]ap- […]que » […]auf-
Fragment 5
À Gaza, l’immeuble de 13 étages qui abritait notamment les équipes de la chaîne d’informatio[…] Jazeera et de l’agence de presse am[…]caine Associated Press (AP) a été pulvérisé sa[…] missiles. L’armée israélienne avait demandé préalablement l’évacuation de l’immeub[…] [Ici, trois lignes environ sont laissées blanches.] Pour Benjamin Netanyahu10, cet immeuble était « une cible parfaitement légitime ». U[…] affirmé se baser sur des informations des services de renseignement. Avec AFP.
Fragment 6
[…]
Fragment 711
Sonnet12. / Divines Sœurs (a) qui sur les rives molles / Du fleuve Europe et s[…]t natal / Et sur le bord du chevali[…] / M’avez nourri maître de […] (b), / Si mille fois en vos do[…]es / Le guide-danse, ay con[…] bal, / Plus dur qu’en fer, qu’[…] qu’en métal, / […]stre temple engr[…]oles : / […]sard, afin que […]nir / […] en fils (c) s[…] / beauté qui sa […] / […]e la main dextre […]e autel13
Fragment 8
je tombe pour me prosterner aux pieds du messager qui me montre cela. 9. Il me dit : « Vois ! Non ! Je suis un compagnon de service comme toi et tes frères, les inspirés, les gardiens des paroles de ce volume. […]e-toi devant Elohîms ! » […]e dit : « Ne scelle pas les paroles de l’inspiration de ce14 volume : […] est le temps ! […] qu’il soit injuste encore : […] qu’il se contamine encore, […] justice encore ! […] consacre encore ! […] vite, et mon salaire avec moi, […]cun selon ses œuvres. […] le [ici, deux lettres indéchiffrables]v, le premier et le dernier, l’entête et la fin. […]x qui lavent leurs robes ! […]rbre de la vie ; […]es dans la cité ! […] les sorciers, les putains, les tueurs, les idolâtres […] mensonge. » [Ici, plusieurs lignes sont entièrement laissées blanches.] […]voyé mon messager […] pour les communautés […]e de Dav15 id [Trois lignes environ sont laissées blanches ici.] […]nne […]atuit !
Fragment 9
Gandalf got so many expe[…] / [Ici, le dessin d’une main stylisée, avec le pouce tourné vers le haut. Ce dessin revient plusieurs fois dans ce fragment. Je le désignerai comme « main 1 ».] 2,8k [Ici le dessin de la même main stylisée, mais le pouce tourné vers le bas – je le désignerai comme « main 2 ».] RÉPONDRE / [Un triangle, la pointe vers le bas.] Afficher les 46 réponses. [Environ deux lignes laissées blanches.] / [Dans la marge, un L majuscule dans un cercle.] Luke Anderson il y a 3 mois (modifié) / 4:23 The way Gandalf catches Glamdring while falling. / [main 1] 84 [main 2] RÉPONDRE / [triangle vers le bas] Afficher les 2 réponses. / [Un dessin à l’intérieur d’un cercle dans la marge.] Aesir Unlimited il y a 2 semaines / « This foe is beyond any of YOU » / – Gandalf knowing full well he’s sending this fool back to the dept[…] / [main 1] 14 [main 2] RÉPONDRE / [triangle vers le bas] Afficher les 2 réponses
Fragment 10
CONTINUED: / CLEMENTINE / You’re not ready / JOEL / Clementine, do you really think you […] take care of a kid? / She t[…] / plenty toward him, glaring. / CLEMENTINE / JO[…] mumbly […]en […] about this here. / CLEM16 […] I can’t hear you […] can’t […]uck / understand […] at you’re […]y […] Open your / […]o[…]damn […]h when you speak! Fucking / ventr[…]st. / JOEL / […]over enuncia[…]ing / […]n’t want to talk about this here! / CLEMENTINE / […]e fucking gonna talk about it! / […] looks a[…]nd. People are watching. / C[…]NT[…]NE (CONT’D) / You can’t […]cking say something like that and say you don’t want to talk about it! / JOEL / Clem, I’m sorry. I shouldn’t have – –
Fragment 11
Sur mon étrange auto-route / Les états seconds doublent tous les autres. / [Environ quatre lignes laissées blanches.] / Pour voyager dans le temps / Il faut des oublis très rapides. / [Environ quatre lignes laissées blanches.] / Traverser la pensée / De fil en aiguille / [Environ quatre lignes laissées blanches.] / Le mot de passe d’un poème / Est un mot en souffrance
Fragment 12
[…]ple seconds… what
Fragment 13
[…] ang[…] / […] de jouer […] / […] la parole à des vécus […] / […]ut être collective, par exe[…] / […]ussi être individuelle, intime. / […]tant la fin d’un monde que le choc / […] qui suit. / [Une ligne environ est laissée blanche.] / […]es dans les cultures de / […] sous-genre du post-apocalyptique. / […]e nucléaire, biologique ou / […]tés, que reste-t-il ? De nombreux récits / […]errogation, prenant place parmi les / […]se. Ce cadre particulier permet d’envisager / […] jonchée de ruines : nature ayant repris / […]es percés par les sommets d’anciennes / […] par la destruction offrent un miroir à l’humanité. / […]es ruines, toujours riches en symboles, leurs / […] de pense[…]ette humanité déclinante. Tout [Ce qui semble être la dernière ligne de la page est trop abîmée pour être déchiffrée. Peut-être y a-t-il le mot « unique » à la fin de la ligne].
Proposition d’une trame générale du texte de Nueva Valladolid
Parmi les treize fragments qui nous sont parvenus, outre le fragment 6 sur lequel nous reviendrons, le plus difficile à saisir est le dernier, qui ne semble rendre compte d’aucune histoire mais constituer un commentaire, comme le montrent des expressions très théoriques comme « offrent un miroir à l’humanité » ou « riches en symboles ». Dans le cadre de l’hypothèse « généraliste », je propose d’y lire un passage d’une note préliminaire écrite par l’éditeur ou l’éditrice du texte détruit et fragmenté. Cette interprétation a l’avantage d’aider à mieux cerner le contenu de ce texte. Je retiens notamment deux informations, fournies par le fragment 13, qui permettent de mieux saisir le propos de tous les autres fragments. La première : le texte parle du langage (cf. « la parole à des vécus »). Selon nous, c’est le langage qui, dans la préface de l’éditeur·rice, « offr[e] un miroir à l’humanité ». La seconde : une partie du texte est « post-apocalyptique », ce qui sous-entend qu’il contient également une partie apocalyptique et, on peut le supposer, une partie pré-apocalyptique. Le texte pourrait alors présenter la structure d’un texte religieux comme la Bible chrétienne, tout en la dépassant : une genèse, des récits situés dans l’histoire, une apocalypse et, dans le cas qui nous intéresse, une « post-apocalyp[se] ».
Le fragment 1 appartient, selon moi, à la première partie du texte. L’expression « nous nous attaquons à un [s]17 ujet inexploré » semble se rattacher à une prise de parole initiale de l’auteur·rice lui·elle-même. Apparemment, deux éléments jouent un rôle primordial dans la genèse relatée dans le texte : les engins mécaniques (« moteurs ») et le feu (« flammes », « coulées de feu »). Cette interprétation conduit à rattacher à la même partie du texte le fragment 2 (où apparaissent les mots « [t/f]empérature », « échauffement » [peut-être deux fois] et « thermique ») et le fragment 3 (où figurent les termes « appareil » et « [r]efroidi »).
On peut alors supposer que le fragment 11 se rattache lui aussi à la première partie du texte (la genèse) : on y retrouve la mécanique avec le terme « auto » et peut-être l’expression « voyager dans le temps » si on suppose une allusion aux coffres à voyages temporels. Mais il annonce également la partie apocalyptique – apocalyptique au double sens de révélation et de récit eschatologique sur la fin des temps. La révélation serait celle d’un usage néfaste du langage présent dès la genèse de l’humanité et qui risque, ultimement, de conduire celle-ci à sa fin : dans ce premier état du monde, chaque mot est « un mot en souffrance ».
Selon moi, la partie centrale – la partie apocalyptique et eschatologique – revêt la forme d’un récit. Nous avons la chance que le nom de son personnage principal apparaisse dans le fragment 5 : Benjamin Netanyahu, c’est-à-dire « le fils de la droite18 » pour « Benjamin » et « Dieu a donné » pour « Netanyahu » – cette étymologie a une importance cruciale dans le texte. Le début de la partie centrale relatait sans doute sa naissance et sa jeunesse. Il n’est pas impossible qu’au cours de cette dernière, Benjamin ait été présenté comme rencontrant un « messager », un être surnaturel qui lui aurait alors transmis une révélation. Le fragment 8 rendrait compte d’une partie de celle-ci : Benjamin serait enjoint à libérer le langage humain de sa souffrance intrinsèque. Comme ses sœurs et frères humain·e·s, il serait un des « gardiens des paroles » [comme des gardiens de prison ?]. Mais il devrait désormais accepter de ne plus les « scelle[r] », c’est-à-dire, selon moi, accepter de transformer le langage en quelque chose de nouveau, qui échapperait à tout support écrit et se rapprocherait de « la vie ». Le fragment 7 appartient peut-être à un poème que Benjamin prononcerait à ce moment de son histoire, l’expression « main dextre » (donc « main droite ») étant, à l’intérieur de ces vers, comme une signature de la part de Benjamin. Acceptant la mission qui lui est confiée, Benjamin détruirait un symbole du langage du vieux monde : un immeuble où se trouvent une « chaîne d’informatio[ns] » et une « agence de presse ». Le fragment 5 se rattacherait au récit de cet événement. L’immeuble serait « une cible parfaitement légitime » parce que sa destruction permet l’avènement eschatologique d’un langage nouveau.
Les fragments restants (fragments 4, 6, 9 et 13 – le fragment 12 est trop court pour qu’on puisse l’analyser) se rattacheraient à la troisième partie, la partie post-apocalyptique. Le fragment 4 montre le langage nouveau à ses balbutiements : une suite de syllabes dénuées de sens. Le fragment 6 est éloquent quant à la nature de ce langage nouveau19. Le fragment 9, à travers le symbole de la main stylisée, qui ne revient pas moins de six fois, soit le pouce en haut, soit le pouce en bas, rappelle le rôle de Benjamin « le fils de la (main) droite ». Le langage, balbutiant dans le fragment 4, prend la forme de noms de code, dont le sens nous échappe radicalement (« Gandalf », « Glamdring », « Aesir »). Le langage affronte la folie (« ce fou20 ») ou l’embrasse – le peu qui a été conservé ne permet pas de trancher cet aspect pourtant crucial. Enfin, le fragment 10 met en scène l’échange entre deux personnages, « CLEMENTINE » et « JOEL », en qui j’identifierais un nouveau couple des origines, mais au sein d’une nouvelle genèse, située après l’apocalypse : des sortes d’Adam et Ève faisant naître une nouvelle façon d’utiliser les mots et, avec elle, un nouveau monde. Cette perspective expliquerait que leurs échanges, tels qu’ils nous ont été transmis par le fragment, portent sur le langage lui-même – une des expressions que l’on distingue sans lacune est « quand tu parles21 ». Dans leurs répliques, celui-ci semble se définir par une négation – en parlant, apparemment, des mots qu’il a prononcés, JOEL considère qu’il « n’aurai[t] pas dû22 » – voire par une double négation du langage – selon CLEMENTINE, JOEL « ne peu[t] pas […] dire qu’[il] ne veut pas parler […]23 ». À nouveau, le texte est trop lacunaire pour qu’on puisse comprendre exactement la nature de ce nouveau langage. Il semble cependant avoir un rapport avec la naissance24 et avec l’acte sexuel25.
Ma version de l’hypothèse « généraliste » ferait donc du texte de Nueva Valladolid un texte en trois parties : après une note de l’éditeur·rice (fragment 13), se succéderaient une partie pré-apocalyptique sur la souffrance inhérente au langage humain26 (comprenant les fragments 1, 2, 3 et 11), une partie apocalyptique et eschatologique sur l’action de Benjamin, qui fait mourir ce langage (comportant les fragments 8, 7 et 5 – dans cet ordre précisément) et une partie post-apocalyptique sur l’avènement d’un langage nouveau (fragments 4, 6, 9 et 10). Il serait difficile d’en proposer un titre qui ne soit pas réducteur. À défaut d’un meilleur et avant tout par commodité, je proposerais de le désigner comme La Geste de Benjamin Netanyahu.
Pour une poétique de la lacune
Ébaucher une poétique de la lacune n’est pas une proposition théorique répondant à un goût du paradoxe. Au contraire, dans le cas qui nous occupe, elle correspond à la préoccupation la plus pressante, voire la plus angoissante, lorsqu’on essaie d’interpréter La Geste de Benjamin Netanyahu, préoccupation que je formulerais en ces termes : le langage nouveau qui constitue l’horizon de ce texte pourrait-il justement être la lacune ? Si on accepte cette hypothèse, le langage nouveau n’est pas seulement annoncé dans La Geste : c’est La Geste dans son ensemble qui met en œuvre un langage nouveau, et ce, dans la forme même sous laquelle elle nous est parvenue27.
Cette dernière partie de notre contribution prendra ainsi la forme d’une présentation de la poétique de la lacune à partir d’un corpus de quatre textes lacunaires, volontairement très différents : l’« Ode à l’aimée » de Sapho (Lesbos, viie-vie siècle avant l’ère chrétienne), La Geste de Benjamin Netanyahu (Antiquité tardive, selon moi28 ), Perceval ou Le Conte du Graal de Chrétien de Troyes (France, vers 1180-1190 de l’ère chrétienne) et les Dits du Singe de Balbarhdy (ZAD de Roma-Milano-Cutigliano, vers 23 de notre ère). Ces quatre textes présentent des différences en termes de genres littéraires : l’« Ode » relève de la poésie élégiaque ; La Geste unit plusieurs genres ; Perceval est un roman en vers et les Dits du Singe apparaissent comme une série d’apophtegmes précédée d’une introduction narrative.Ils se distinguent aussi par le type de lacunes qu’ils comportent. La fin de l’« Ode » est manquante, tout comme celle de Perceval, tandis que, dans les Dits, ce sont plusieurs apophtegmes à l’intérieur du texte qui apparaissent comme lacunaires et que La Geste présente des lacunes aussi bien extérieures (début et fin sont apparemment manquantes) qu’intérieures. Ces différences n’empêchent cependant pas les quatre textes de présenter un fonctionnement commun, que je propose de caractériser comme une poétique de la lacune et de définir par trois traits : un trouble affectant l’identité du locuteur·ice, l’ouverture du sens, la fusion du langage et de l’univers.
Le premier de ces trois traits me semble apparaître de manière particulièrement nette dans l’« Ode à l’aimée », que je commencerai par citer dans la traduction de Michel Casevitz29 :
« Il me paraît, celui-là, être égal aux dieux,
L’homme, quel qu’il soit, qui en face de toi,
Est assis et prête l’ouïe au doux son de ta voix
Et à ton rire désirable, ce qui, à moi,
Je le jure, fait se blottir [ou fondre30 ] mon cœur en ma poitrine,
Car, quand je t’aperçoisun court moment, alors je ne puis plus rien dire,
Au contraire, ma langue se fige [texte incertain31]
Un feu subtil aussitôt s’insinue sous ma peau,
Je ne vois absolument rien de mes yeux et mes oreilles bourdonnent,
Une sueur froide ruisselle de haut en bas,
Un tremblement me saisit tout entière, je suis plus pâle que l’herbe,
Il me semble à moi-même manquer de peu mourir !
Mais tout est à supporter [ou oser32 ] puisque… »
Deux interprétations sont possibles pour ce qui suit le début de la strophe 3 (« Au contraire, ma langue se fige… »). La plus habituelle consiste à voir dans les vers qui commencent alors la suite des manifestations physiques du désir de la locutrice (Sapho ou une persona qu’elle adopte ici) et de sa jalousie (puisque la femme qu’elle désire n’a d’yeux que pour un homme assis à ses côtés). Cependant, une autre lecture me semble possible. Peut-être ces vers décrivent-ils non pas les sensations de la femme aimante, mais celles de la femme aimée : celles du « toi » du deuxième vers. Autrement dit, il y aurait un passage de relais entre le vers 6 (« Car, quand je t’aperçoisun court moment, alors je ne puis plus rien dire ») et le vers 7 (« Au contraire, ma langue se fige ») : jusqu’au vers 6, c’est l’observatrice jalouse qui s’exprime, tandis qu’à partir du vers 7 c’est la femme désirée qui prend la parole. Deux arguments nous semblent soutenir une telle interprétation. Le premier est grammatical. On trouve au début du vers 7 la particule μὲν, qui existe en corrélation avec la particule δέ (dé), au début du vers 8. Μὲν… δέ… (Mén… dé…)est difficile à traduire en français. On conseille le plus souvent de rendre ces deux particules par « d’une part… d’autre part… ». Dans tous les cas, μέν (mén)fonctionne avec ce qui suit et non avec ce qui précède. Autrement dit, ce terme pourrait signaler un nouveau début ; selon moi, le passage à une autre locutrice. Le second argument concerne l’identité de la locutrice initiale. La première strophe peut être interprétée comme un fantasme d’assimilation à l’homme « assis […] en face » de la femme aimée. Dans cette même perspective, au vers 5, le mouvement du « cœur » dans la « poitrine » de la locutrice peut être vu comme l’expression de la tristesse de ne pas être aimée en retour mais aussi, dans un fantasme où elle se projetterait dans le personnage masculin, comme l’expression du bonheur d’être assis·e face à la femme aimée. Il y aurait ainsi, dans les deux premières strophes, un brouillage ou une mise en danger de l’identité de la personne qui parle. Selon moi, un changement de locutrice entre les vers 6 et 7 serait cohérent avec cet aspect du poème, soit que le changement soit réel (c’est réellement l’autre femme qui s’exprime) soit qu’il soit fantasmé (après l’avoir jalousée, la locutrice 1 se met à la place de l’autre femme et imagine ses sentiments et ses pensées). Si on accepte cette lecture, les strophes 3 et 4 rendraient compte des sensations de la femme observée au début du poème : peut-être le malheur d’être aimée d’un homme qu’elle n’aime pas (le « tremblement » du vers 11 serait profondément négatif)33. Ou alors, au contraire, du désir (un « feu subtil » au vers 8) mais dont l’objet – la locutrice 1, l’homme, quelqu’un d’autre ? – demeure mystérieux. La strophe suivante pourrait lever ces incertitudes mais elle est interrompue par la lacune : de manière très habile, ἐπεί (épeï) annonce une explication qui ne vient pas, puisque cette conjonction n’est suivie d’aucun autre mot. Ainsi le brouillage de la voix qui dit « je » demeure-t-il irrésolu dans l’« Ode à l’aimée », à cause de la lacune.
Le même phénomène me semble apparaître, sous une forme différente, dans Perceval. Je suis ici le texte établi par Pierre Kunstmann34 :
Descendant de la tribune,
elle [dame Lore] s’en est venue vers la reine
en étant tout éperdue
et quand la reine la vit
elle lui demanda ce qu’elle avait…
L’ancien Perceval a été déroulé35.
Le dernier vers – « L’ancien Perceval [l’ancienne histoire sur Perceval] a été déroulé36 » – semble devoir être attribué à un copiste qui signalerait ainsi la fin du manuscrit qu’il aurait sous les yeux et qu’il reprendrait (le terme « Explicit » désigne souvent la fin d’un tel document : « a été déroulé » donc « est achevé »). Ce copiste, par ailleurs, distinguerait plusieurs versions de l’histoire de Perceval, dont une version « viel », c’est-à-dire ancienne. Mais si on part du principe que la lacune peut avoir un caractère poétique, au sens que, dans le cas d’un texte narratif, elle peut être créatrice d’histoires, une lecture différente de ce vers devient envisageable. « Explycyt » ou « Explicit » est la version abrégée du latin « explicitus est », du verbe « explico », « déployer » mais aussi, entre autres, « étendre », « allonger » et, au sens figuré, « tirer d’affaire »37. Si on prend le verbe « explycyt » dans ces autres sens, il est possible d’envisager une continuité avec le vers qui précède : la dame Lore s’inquiète, descend de la tribune où elle se trouve et rencontre Perceval « allongé » avec, pour une raison inconnue, une apparence « ancienne ». Ou alors, elle s’inquiète et, sans qu’on sache comment – il s’agirait d’une ellipse – Perceval est « tiré d’affaire ». Dans un cas comme dans l’autre, il existe une confusion entre narrateur et copiste : le dernier vers peut en effet être autant le fait d’un copiste qui signale une lacune que celui d’un narrateur ou d’une narratrice secondaire qui rend compte d’une partie d’un récit (il peut aussi, bien sûr, être les deux à la fois).
Le problème se présente encore d’une façon différente dans les Dits du Singe38. Ce texte est, pour l’essentiel, une liste de paroles attribuées à Balbard – un prophète fictif de Slovénie, surnommé « le Singe » en raison de sa grande laideur ou de sa grande fourberie – et prononcées chacune à la suite de telle ou telle situation. L’œuvre se présente ainsi comme une suite de courtes unités constituées chacune d’une brève narration, d’une formule introductive (le plus souvent « Et Balbard d’ouvrir la bouche et de dire » ou « Et le Singe d’ouvrir la bouche et de dire ») et d’une parole du sage, souvent paradoxale ou humoristique. Certaines lacunes à l’intérieur du texte concernent la parole attribuée au Singe Balbard ; d’autres, la brève narration. Ainsi, les lecteur·rice·s peuvent-ils·elles être privé·e·s, selon les cas, du propos prononcé par le « Singe » – en partie ou dans son ensemble – et/ou du récit rendant compte de l’occasion où cette parole a été prononcée (dans ces cas, la lacune peut affecter le récit tout entier ou seulement en partie : le récit peut ainsi être totalement absent ou n’être transmis que partiellement). Mais certaines lacunes concernent aussi la formule introductive, comme dans l’apophtegme 14 : « Un jour un riche propriétaire entra dans le riche château qu’il venait de construire et, se prenant le pied dans la marche du seuil, se fendit la tête et mourut. Et l’A[…] d’ouvrir la bouche et de dire : “Il y a péril de mort en la demeure”39 ».
Nulle part dans son œuvre Balbarhdy n’appelle son personnage autrement que « Balbard », « le Singe » ou « le prophète de Slovénie ». Il semblerait donc qu’ici – comme dans d’autres apophtegmes lacunaires semblables40 – ce soit un autre locuteur (un autre prophète ?), dont le nom commence par « l’A », qui intervienne. Cependant, une seconde hypothèse est possible. Dans l’introduction narrative qui ouvre les Dits – une biographie du prophète Balbard de sa naissance au début de son enseignement – l’auteur précise que son personnage est capable de métamorphose41. Dans ce cas, rien n’empêche de penser que « l’A[…] » de l’apophtegme 14 est une autre forme, et donc, peut-être, un autre nom de Balbard. Ici, la lacune empêche de trancher et, comme dans le cas des apophtegmes où la formule centrale est tronquée, laisse ouverte la question de l’identité du locuteur.
La Geste de Benjamin Netanyahu, encore plus lacunaire que les trois textes précédents, présente le même brouillage de l’identité du locuteur. A priori, le « nous » du fragment 1 (« de courage nous nous attaquons à un [s]ujet inexploré ») n’a rien à voir avec le « je » du fragment 7 (« M’avez nourri ») ou du fragment 8 (« je tombe pour me prosterner »). Le premier semble émaner de l’auteur·rice annonçant son sujet tandis que les autres paraissent renvoyer à un personnage qui, dans le récit, fait part de ses propres paroles et actions. Pourtant, rien n’empêche d’imaginer que ce personnage se confonde avec l’auteur·rice : le texte pourrait alors revêtir une apparence autobiographique (La Geste serait l’œuvre de Benjamin Netanyahu racontant, entre autres, sa propre histoire).
Ces brouillages concernant le locuteur·riceii ont une conséquence sur le sens. À partir du moment où l’on ne sait plus exactement qui est à l’origine des ou d’une partie des paroles du texte, on est forcément conduit à les considérer au moins avec deux sens différents en même temps. Dans l’apophtegme 14 des Dits du Singe, les mots « Il y a péril de mort en la demeure » peuvent être interprétés comme des mots de Balbard et donc être mis en rapport avec d’autres paroles du personnage42. Mais cette technique interprétative n’est pas applicable si les mots émanent d’un autre personnage, voire d’un des « faux prophètes » adversaires de Balbard43. De la même façon, dans la fin de Perceval, la question de dame Lore trouve une réponse dans la vision du corps de Perceval vieilli si on interprète le vers du copiste dans la continuité de ce qui précède, mais elle demeure suspendue si on détache celui-ci du récit. Le vers 12 de l’« Ode à l’aimée », – « Mais tout est à supporter [ou oser] » – est incertain pour les mêmes raisons. S’il est prononcé par la locutrice 1, il s’agit pour elle de « supporter » sa tristesse de ne pas être aimée de la femme qu’elle voit, ou d’ « oser » intervenir pour la rencontrer. S’il est prononcé par la femme aimée (la locutrice 2), il peut s’agir de « supporter » l’homme qui est à ses côtés et qu’elle n’aime pas ou encore de « supporter » son désir inavoué pour la locutrice 1, ou bien d’ « oser » le vivre. Le « puisque » qui suit ouvre ainsi un espace qui, par son opacité, ressemble au réel – dense et muet comme le visage d’une personne dont on ignore les sentiments et les pensées – ce qui nous conduit à la troisième caractéristique de la poétique de la lacune.
J’ai proposé supra que La Geste de Benjamin Netanyahu avait pour horizon la révélation d’un langage nouveau, révélation qui donnerait lieu à sa troisième et dernière partie, à laquelle il faudrait rattacher les fragments 4, 6, 9 et 10. Selon moi, ce langage est précisément la nature lacunaire du texte. Nous n’avons pas l’espace de développer ici cette hypothèse, mais quelques éléments d’analyse du fragment 10, me semble-t-il, permettent de proposer des arguments pour la soutenir. Ce fragment consiste en un dialogue entre « CLEMENTINE » et « JOEL », portant sur le langage puisqu’il est ponctué par les verbes « écouter », « parler » et « dire »44. La fin du fragment joue sur les négations et aboutit, je crois, à une spirale de paradoxes : celui de parler, mais de ne pas pouvoir/vouloir dire, mais de devoir dire malgré tout, etc. JOEL a dit quelque chose mais ne veut pas continuer à parler. CLEMENTINE refuse cette attitude (« […]rdel, tu ne peux pas dire quelque chose comme ça et dire que tu ne veux pas en parler !45 »). Puis, par une double négation, JOEL renie sa parole ou/et son refus de parler (« Clem, je suis désolé. Je n’aurais pas dû – –46 »). « Je n’aurais pas dû47 », c’est-à-dire : je n’aurais pas dû parler et/ou je n’aurais pas dû dire ensuite que je ne voulais pas (en) parler. Quel langage pourrait dire ainsi le oui et le non en même temps ? L’affirmation, la négation et la négation de la négation, par le même acte de parole ? Le fragment répond à cette question : « Ouvre ton / […] [?] […]maudit […] [?] quand tu parles !48 ». Ce qu’il faut ouvrir pour un tel langage, ce n’est pas la bouche, mais les crochets qui contiennent les points de suspension. Autrement dit : la lacune. La lacune seule a le pouvoir de dire en même temps le oui et le non. Cette hypothèse permet de relire d’une façon nouvelle le début du fragment, où CLEMENTINE reproche à JOEL de ne pas être « prêt49 ». Cette qualité d’être « prêt » ne peut s’acquérir que par le langage de la lacune, car seul cette ouverture au oui et au non en même temps et donc à tous les possibles – permet d’être vraiment « prêt », c’est-à-dire en prise avec la réalité.
Si notre hypothèse ( la lacune permet d’être en prise avec la réalité) est justifiée, on devrait pouvoir trouver la trace de ce lien avec la réalité dans les trois autres textes lacunaires que nous avons retenus pour notre corpus. Il nous semble effectivement possible de les analyser dans ce sens.
Les lacunes permettent d’abord un lien direct avec les réalités que sont le texte, l’acte d’écriture et l’acte de lecture. Il me semble possible d’interpréter de cette façon le dernier vers de Perceval – « L’ancien Perceval a été déroulé50 ». Ce vers suit une histoire interrompue (« et quand la reine la vit / elle lui demanda ce qu’elle avait…51 »). Lui-même s’y intègre puisqu’il s’agit d’un octosyllabe parmi d’autres vers du même mètre mais, en même temps, au niveau des assonances, l’interruption est mise en en relief, la voyelle en « -e » à la fin du vers final (« Explycyt Percevax le viel ») restant en suspens puisqu’aucun autre vers ne suit. Ainsi, les mots « L’ancien Perceval a été déroulé » / « Explycyt Percevax le viel » soulignent le caractère lacunaire du texte que les lecteurs ont sous les yeux. De plus, même s’il ne s’agit pas de son étymologie réelle et historique52, le nom « Perceval » / « Percevax », qui se trouve dans ce dernier vers, pourrait être interprété comme désignant la lacune : une lacune (lacuna en latin) est d’abord un petit « lac » (lacus), or qu’est-ce qui « perce » un « val » / « vax », sinon un lac ? Ici, la lacune se soulignerait elle-même. Certaines des lacunes des Dits du S inge me paraissent créer un lien avec une réalité plus complexe mais qui concerne encore le texte. Il est possible d’envisager que « l’A[…] », auquel sont attribuées plusieurs paroles comme celle de l’apophtegme 14, est « l’Auteur ». Cette hypothèse serait cohérente avec le choix de Balbardhy de donner au personnage un nom qui ressemble au sien propre : Balbard53. Dans ce cas, la lacune – les crochets dans « l’A[…] » – pourrait suggérer une réalité plus précise. D’une part, elle ne laisse du mot « auteur » ( ou « autrice ») que sa première lettre. Cependant, d’autre part, elle signale, également, la suppression des cinq (ou six) lettres suivantes (par l’utilisation des crochets et des points de suspension). Ainsi, la lacune fait disparaître l’auteur (ou l’autrice) – ou du moins son nom – mais tout en attirant aussi l’attention sur cette disparition, de sorte qu’on pourrait l’interpréter comme le signe (visible, voire souligné). qu’un·e autrice·eur se dissimule toujours, ou s’ampute toujours d’une partie de lui·elle-même, quand il·elle se manifeste dans son texte. On peut supposer également que, dans la mesure où « l’A[…] » occupe ici la même position que celle de Balbard le Singe dans le reste de l’ouvrage (« l’A[…] » énonce un apophtegme alors que Balbard le Singe est le locuteur de la plupart des paroles du même genre dans le texte), cet effacement partiel du mot « Auteur » ou « Autrice » souligne la distance qui existe toujours entre un auteur·rice et son·a personnage, même quand ce dernier est présenté comme son double.
Mais les lacunes dépassent aussi le strict cadre littéraire pour établir un lien avec une réalité autre que la composition ou la réception d’une œuvre. Par-delà la question des rapports entre auteur·rice et personnage, la lacune « l’A[…] », dans les Dits du Singe, désigne une réalité qui concerne l’identité – celle de Balbard, celle de Balbardhy, celle de tout être humain – et que l’on pourrait décrire comme la façon dont une identité se saisit et en même temps se dessaisit toujours en se créant un double54, ce double ne fût-il que son propre nom que l’on fait résonner par la voix ou que l’on matérialise par l’écriture. La lacune permet ainsi de dire une réalité qui est contradictoire et donc intenable dans un langage normal : je ne peux dire qui je suis qu’en sortant de moi-même. Il me semble que la lacune à la fin de l’« Ode à l’aimée » (« Mais tout est à supporter [ou oser] puisque… ») remplit une fonction du même genre. Si on admet le changement de locutrice entre les strophes 1-2 et les strophes 3-4, dont nous avons fait l’hypothèse supra, ces mots sont forcément polysémiques : tout est à supporter pour les deux locutrices en même temps ou – ce qui est aussi possible – en tant que l’une se projette, se fantasme dans l’autre. C’est cette coexistence de données contradictoires qui ne peut être dite que par un « puisque » (ἐπεί ; épeï) suivi d’un blanc, ou d’une déchirure.
Qu’est-ce alors que la lacune ? Comme la « lacuna » en latin, elle est une « crevasse », un « vide », un « manque », mais aussi un petit « lacus », c’est-à-dire un petit « lac », donc, un petit « réservoir d’eau », une petite « fontaine55. De nombreuses choses peuvent se trouver dans une citerne ou un réservoir : Callias est ainsi surnommé λακκόπλουτος(lakkoploutos) « riche de citerne » parce qu’il aurait trouvé un trésor caché dans une citerne (cf. Plutarque, Vie d’Aristide, 5 (Plutarque, Vie. 5. Aristide-Caton l’ancien ; Philopoemen-Flaminius, Flacelière Robert et Chambry Émile, Paris, Les Belles Lettres, 1969, p. 43)).)) ». Une absence et, en même temps, une présence venue d’on ne sait quelle source. Parce qu’elle est une absence, la lacune est ouverture à des possibles qui défient nos repères56 ; à tous les « peut-être » possibles, un peu comme, dans certains mythes des origines, la déchirure entre le ciel et la terre permet l’apparition d’une vie aux possibles illimités – une déchirure qui est, par exemple, chez Hésiode, la castration d’Ouranos et sa séparation d’avec Gaïa et, dans la Bible juive et chrétienne, la séparation entre les eaux d’au-dessus du ciel et les eaux d’en-dessous du ciel (Genèse 1, 7). Intégrer la lacune dans sa propre poétique, ce serait accepter cette donnée fondamentale de la réalité : le nouveau, l’inattendu, ne peut naître que d’un vide créé et accepté. Accepter un langage qu’on ne peut maîtriser, parce qu’il est d’abord un trou dans la page, un au-delà de ce qu’un·e auteur·rice peut maîtriser, un trou dans son être propre, un stigmate dans la main qui tient le stylo57 ou tape sur le clavier. La poétique de la lacune a toujours une nature éthique. Elle est une manière de vivre, en se dessaisissant volontairement de soiiii, comme lorsqu’on renonce à son identité pour jouer, pour mentir, ou pour mentir pour jouer, pour explorer le réel y compris dans ses angles morts, pour vivre aussi dans la mort et dans l’absence, plus loin que les mots, puisque ceux-ci ne peuvent dire que la vie et la présence.
« À la fin, tout continue, car le conte tombe dans un trou et réapparaît au milieu. On peut alors en changer le cours, si tu m’en laisses le temps58 ».
[…]
i Cette contribution propose un cas pratique de destruction et de suites de destruction. Après avoir choisi et imprimé plusieurs textes, je les ai partiellement détruits en les enflammant (cf. les photographies jointes). J’ai fait ensuite comme s’il s’agissait de textes retrouvés, à éditer et à déchiffrer. Pour cela, je me suis placé dans la posture d’un·e chercheur·euse qui retrouverait ces fragments sans en connaître l’origine et qui proposerait des interprétations quant à leur(s) texte(s) source(s). J’ai supposé qu’un·e tel·le chercheur·euse irait jusqu’à proposer une poétique de la lacune pour interpréter les vides de ces textes comme des signes, au même titre que leurs lettres et leurs mots. Pour élaborer une telle poétique, il·elle se fonderait sur un corpus de textes comportant, outre les fragments qu’il·elle cherche à interpréter, trois autres textes fragmentaires. Ainsi, cette contribution répond à quatre objectifs : 1) Réfléchir à la destruction des textes et à ses suites à partir d’un cas concret. 2) Étudier ce que donne un comparatisme littéraire qui intègre, dans son corpus, des ouvrages imaginaires. 3) Explorer ce qu’une posture d’emblée fictive peut avoir d’heuristique et, ainsi, expérimenter un mélange d’écriture académique et d’écriture créative. 4) […] Ces quatre raisons – surtout la quatrième – nous ont ainsi conduit·e à fonder notre écriture sur une lacune : l’oubli partiel de notre propre identité et de notre propre situation temporelle.
ii Mon nom est A[…], docteur en études grecques (Sorbonne-Université) et en études bibliques (Université de Montréal) […].
iii Y compris dans la mesure où s’oublier soi-même est la seule et unique manière de laisser une place aux autres, quitte à se laisser envahir par leurs soucis et par leurs joies : « Lorsque l’an[…] toi[…] entre l’air et l’arche ; entre l’arche et le mur et […]ne cheminera qu’hors les sentiers et pa[…] loin et près à la fois […]ris ».
Bibliographie
Corpus & œuvres citées59 :
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[…]
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*[…]
Sources critiques :
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Dupin Jean, « Qui est l’auteur· rice des textes de Nueva Valladolid ? », Journal of Literary Studies, vol. 87, n°4, blimbre 2234, Zlow University Press, p. 10-35.
Hadot Pierre, Wittgenstein et les limites du langage, Paris, Vrin, 2006.
Marukawa Seiji,« Poétique du fragment : Une apparence de soupirail de Jacques Dupin », Littérature, vol. 155, n°3, juillet-septembre 2009, Armand Colin, p. 82-97.
Ogilvie Bianca, « Before the Rosy-Fingered Dawn. Dating the Nueva Valladolid Fragments », Journal of Neo-Australian Philological Studies, vol. 1, n°3, jambar 2225, Ossie, p. 2-6.
Ogilvie Bianca, « From Time to Time. For a Composite and Diachronical Approach to the Nueva Valladolid Works », Journal of Neo-Australian Philological Studies, vol. 14, n°2, blimbre 2236, Ossie, p. 151-162.
Tcherenkov Svetlana, « фальсификатор Nueva Valladolid текстов », International Journal of Sociology, vol. 203, n°5, avril 2233, Colin-Cerf, p. 55-163.
Weidmann Muhammad et Dontès Walter, Excavations in Nueva Valladolid, 2222 Campaign, Tokyo, Nikei 2223.
Annexe




- Cette édition a été réalisée après un examen des fragments effectué sur leur lieu de conservation, le Centre José Zorrilla de Nueva Valladolid. Je remercie chaleureusement sa conservatrice, Antonia de Yepes y Herrera, pour son chaleureux accueil. On trouvera en annexe quelques images des fragments étudiés, ainsi que des précisions quant à ces images dans la note i. [↩]
- C’est du moins l’hypothèse que j’avancerais si je devais me positionner quant à cette question complexe, sur laquelle aucun consensus n’existe parmi les chercheur·euse·s. Sur le sujet, les positions varient d’un extrême à l’autre. Si les premiers éditeur·rice·s des fragments de Nueva Valladolid ne se prononcent pas quant à leur date (Weidmann Muhammad, Dontès Walter, Excavations in Nueva Valladolid, Campaign, Tokyo, Nikei, 2223, la spécialiste néo-australienne de ces textes, Bianca Ogilvie, les place avant Homère (Ogilvie Bianca, « Before the Rosy-Fingered Dawn. Dating the Nueva Valladolid Fragments », Journal of Neo-Australian Philological Studies, vol. 1, n° 3, jambar 2225, Ossie, p. 2-6, p. 4) malgré quelques nuances plus récentes (voirnotamment Ogilvie Bianca, « From Time to Time. For a Composite and Diachronical Approach to the Nueva Valladolid Works », Journal of Neo-Australian Philological Studies, vol. 14, n° 2, blimbre 2236, Ossie, p. 151-162, p. 153) alors que Jean Dupin les situe au Moyen Âge (Dupin Jean, « Qui est l’auteur·rice des textes de Nueva Valladolid ? », Journal of Literary Studies, vol. 87, n°4, blimbre 2234, Zlow University Press, p. 10-35, p. 14) et que Svetlana Tcherenkov – qui voit dans les textes de Nueva Valladolid une supercherie – considère qu’ils ont été créés par leurs prétendus inventeurs, Muhammad Weidmann et Walter Dontès (Tcherenkov Svetlana, « фальсификатор Nueva Valladolid текстов », International Journal of Sociology, vol. 203, n° 5, avril 2233, Colin-Cerf, p. 55-163, p. 123). Mon approche étant essentiellement celle d’un·e théoricien·ne de la littérature, la question de la datation des fragments de Nueva Valladolid est plutôt secondaire pour mon propos. Néanmoins, les parallèles assez précis qu’il me semble possible d’établir avec Genèse 35 – pour la caractérisation du personnage de Benjamin –, avec l’Apocalypse de Jean et avec l’Hypostase des archontes (quatrième traité du Codex ii de la Bibliothèque de Nag Hammadi) – pour les rôles joués par le « messager » et par les « gardiens » dans le fragment 8 – me conduisent à situer ce que je considère comme un texte unique, au plus tard dans l’Antiquité dite tardive (pour les deux derniers textes cités, voir Anonyme, Découvrement de Iohanaân. Apocalypse, traduction d’André Chouraqui, URL : https://nachouraqui.tripod.com/id49.htm [page consultée le 12 mai 2021] et Anonyme, L’Hypostase des archontes. Traité gnostique sur l’origine de l’homme, du monde et des archontes (NH ii, 4), suivi de Noréa (NH ix, 2), texte édité et traduit par Bernard Barc et MichelRoberge, Québec-Louvain, Presses de l’Université Laval-Éditions Peeters, 1980). [↩]
- Il existe plusieurs précédents d’œuvres uniques tout aussi multiformes, comme les Deipnosophistes d’Athénée de Naucratis, le Livre de Centhini, composé à Java, ou encore, plus récemment, le Graz el Multis d’Amédée El Foussad. [↩]
- Cette hypothèse est ainsi nommée depuis Dupin Jean, op. cit. [↩]
- Nous suivons la classification de Weidmann et Dontès dans leur présentation des fouilles de Nueva Valladolid (op. cit.). [↩]
- […]. [↩]
- Au moment où j’ai entamé l’édition de ce fragment 1, un doute m’a envahi. Et si les lacunes dans les textes de Nueva Valladolid n’en étaient pas ? Certes, toutes les détériorations semblent dues, les unes aux flammes, les autres à des déchirures. Et pourtant : ne devons-nous pas maintenir, au moins à titre d’hypothèse, la possibilité qu’un auteur ou une autrice ait pu faire le choix d’enflammer une partie de son texte et d’en déchirer une autre ; bref, que toutes ces lacunes soient intentionnelles ? Et quand bien même ce ne serait pas le cas : ne peut-on pas supposer que les événements – le feu, les incendies, les séismes peut-être – sont à considérer comme les auteurs et autrices du texte au même titre que la personne qui l’a composé avant sa destruction partielle ? En notre temps où les progrès de la pyromancie et de la sismomancie nous conduisent à remettre en cause tant de certitudes, il ne nous est pas permis d’écarter d’emblée l’idée que les flammes et les tremblements de la terre – ainsi que la planète avec ou par ces manifestations – nous disent quelque chose et que les lacunes de Nueva Valladolid sont les lettres de ce langage. [↩]
- Une seule lettre manque en début de mot. Il paraît possible d’envisager qu’il s’agit de la lettre « t » et que le nom complet est donc « température » (à moins qu’il ne s’agisse de la lettre « f » et, donc, du mot scandinavole « fempérature »). [↩]
- Pour donner sa chance à l’hypothèse que j’évoque dans ma note 7, est-ce que, ici, comme d’ailleurs dans les fragments 5 et 6, les textes de Nueva Valladolid ne commenteraient pas leur propre destruction ? Sur ce point, le raisonnement que je propose dans la note 6 me paraît capital. [↩]
- Les mots « Benjamin » et « Netanyahu » sont écrits à l’encre bleue alors que tout le reste du texte de Nueva Valladolid est écrit en noir. [↩]
- Le fragment 7 se caractérise par de nombreux retours à la ligne, que nous signalons par des barres obliques. Nous utiliserons ce même code typographique dans les fragments suivants. [↩]
- Ce mot est centré sur la page. [↩]
- Le fragment 7 m’a frappé et continue de me hanter par son étrange beauté. Pas tant celle des mots que celle des trois brûlures qui, en plus de traces sur le côté gauche de la page, en constituent les lacunes principales. De gauche à droite, la première et la troisième brûlures, présentes à la même hauteur, sont, l’une, un cercle, l’autre, un ovale, presque parfaits l’un comme l’autre. Celle du milieu semble une bouche fermée, vue comme si elle appartenait à la tête d’une personne allongée sur le côté, avec un petit pli au milieu de la lèvre supérieure. Ou une fissure qu’on aurait creusée dans un mur pour voir de l’autre côté. Et ce qu’on y voit, c’est le bois de la table où le fragment est posé, ou la vitre où on l’a disposé pour l’examiner, et aussi, par conséquent, ce que cette vitre reflète, y compris le visage du·de la chercheur·euse, et, encore, tout ce qui se trouverait derrière le papier, donc potentiellement tout. La lacune est un rien, donc l’univers entier. Sur tous les bords des lacunes du fragment 7, le feu a laissé quelque chose qui ressemble à du caramel, ou à un suc épais. À moins que ce ne soit le papier qui, sous l’effet de je ne sais quelle réaction chimique, s’est liquéfié en une substance noire et d’apparence gluante. [↩]
- Ces deux lettres […]. [↩]
- Les six lettres « e de Dav » semblent pour ainsi dire révélées par le feu. Dans la partie noircie par les flammes, elles se détachent, si on y regarde de près, comme des traits blancs tracés dans la cendre. « Jamais ne fit défaut la colonne de nuée le jour et la colonne de feu la nuit, devant tout le peuple ». [↩]
- Le texte du fragment 10 a la forme d’une pièce de théâtre. Pour cette raison, il serait tentant de combler certaines lacunes en estimant, par exemple, que « CLEM[…] » et « C[…]NT[…]NE » sont, à chaque fois, le même nom, donné au même personnage : « CLEMENTINE ». Cependant, rien n’empêche que l’auteur ou l’autrice ait fait intervenir ici et là deux personnages différents, « CLEMENT » et « COINTINE » par exemple. Les lacunes doivent demeurer ici, par honnêteté intellectuelle, des lacunes. [↩]
- Nous proposons désormais nos propres hypothèses pour les lacunes qui nous semblent les moins hasardeuses à résoudre. [↩]
- Non au sens politique mais au sens directionnel du terme. [↩]
- « On parle en se taisant : Homme si tu veux exprimer l’être de l’éternité, il faut d’abord te priver de toute parole », Silésius, cité par Pierre Hadot dans Hadot Pierre, Wittgenstein et les limites du langage, Paris, Vrin, 2006, p. 92. [↩]
- « this fool » (traduction personnelle). [↩]
- « when you speak » (traduction personnelle). [↩]
- « I shouldn’t have » (traduction personnelle). [↩]
- « You can’t […] say you don’t want to talk about it » (traduction personnelle). [↩]
- « take care of a kid » (traduction personnelle). [↩]
- « [F]ucking » (« baisant ») est répété deux, voire trois fois dans le fragment. [↩]
- Il faudrait comprendre le rapport exact entre cette thématique et l’autre ligne de force que nous avons identifiée dans ces fragments : le feu et les machines. Peut-être que le texte de Nueva Valladolid considère les humains dans leur genèse comme ayant été créés ou engendrés par les machines et, plus précisément, par des machines actionnées par un principe thermique, ce qui était peut-être raconté dans les premières pages du texte. Peut-être ces lignes filaient-elles l’analogie entre le système de régulation de la température du corps humain et les circuits remplissant la même fonction chez les machines. [↩]
- Ce qui oblige à penser soit que l’auteur·rice est le·la responsable des déchirures et brûlures qui ont partiellement détruit les textes, soit que la réalité même ou un dieu, une déesse ou une transcendance à l’œuvre dans celle-ci et derrière celle-ci, est, à travers les incendies et séismes qui l’ont rendue lacunaire, la·le véritable autrice·eur de La Geste. La seconde hypothèse suppose un « saut » au risque d’un « abîme vertigineux », saut dont, je crois, il faut risquer le vertige et que je suis prêt à faire. [↩]
- Voir note 2. [↩]
- Casevitz Michel, « Fortune de Sapho : l’exemple de l’ode à l’aimée », dans L’Univers épique : rencontres avec l’Antiquité classique, vol. 2, Woronoff Michel (dir.), Paris, Les Belles Lettres, 1992, p. 143. [↩]
- Le grec ἐπτόα<ι>σεν (éptoa<i]sén) est difficile à interpréter. Michel Casevitz traduit par « se blottir ». « Fondre » est aussi possible. Pour l’établissement du texte grec de l’« Ode à l’aimée », nous suivons Théodore Reinach et Aimé Puech dans Alcee et Sapho, Œuvres choisies, Paris, Les Belles Lettres, 1937. [↩]
- Y compris en prenant en compte les nouveaux fragments de Sapho retrouvés, pour cette ode, à Delphes au printemps dernier (cf. Sapho, Nouveaux fragments, Paris, Les Belles Lettres, 2236). [↩]
- Le verbe τολμῶ (tolmô) est polysémique. [↩]
- Dans ce cas les strophes 3 et 4 rendraient invalide la jalousie exprimée dans les vers 1 et 2 : l’homme que jalouse la première locutrice n’est, en fait, pas du tout aimé en retour. [↩]
- Chrétien de Troyes, Conte du Graal (Perceval), Kunstmann Pierre (éd.), Ottawa/Nancy, Université d’Ottawa/Laboratoire de français ancien, ATILF, 2009, publié en ligne par l’ENS de Lyon dans la Base de français médiéval, URL : http://catalog.bfm-corpus.org/perceval [consulté le 20 octobre 2021]. [↩]
- « De la loige jus s’an avale, / s’est a la reïne venue / ausi come tote esperdue, / et quant la reïne la voit, / si li demande qu’ele avoit… / Explycyt Percevax le viel » (traduction personnelle). [↩]
- « Explycyt Percevax le viel » (traduction personnelle). [↩]
- Gaffiot Félix, Dictionnaire illustré latin-français, Paris, Hachette, 1934, p. 631. [↩]
- Roubaud Jean, dit Balbardhy, Dits du Singe, ZAD de Roma-Milano-Cutigliano, Presses Libertaires. [↩]
- Ibid, p. 22. [↩]
- Ibid, apophtegmes 2, 7, 22, 87, 117, 118, 124, 136 et 177 (respectivement p. 10, 14, 35, 56, 70, 72, 75 et 92). [↩]
- Ce détail introduit une incertitude qui ne sera jamais levée dans le récit : quand Balbard est appelé « le Singe », est-ce une métaphore mettant en relief sa laideur ou sa rouerie ou bien le personnage a-t-il réellement pris la forme d’un singe ? [↩]
- Je pense notamment à « Meurs ou demeure, etc. » dans l’apophtegme 44, introduit par la formule « Et Balbard d’ouvrir la bouche et de dire » (Roubaud Jean, dit Balbardhy, op. cit., p. 40). [↩]
- Ibid, introduction narrative, section 4 (l’introduction narrative est non paginée). [↩]
- Respectivement « hear », « speak », « talk », « say » (traduction personnelle). [↩]
- « You can’t […]cking say something like that and say you don’t want to talk about it! » (traduction personnelle). [↩]
- « Clem, I’m sorry. I shouldn’t have – – » (traduction personnelle). [↩]
- « I shouldn’t have » (traduction personnelle). [↩]
- « Open your / […]o[…]damn […]h when you speak! » (traduction personnelle). Dans le texte original, il est difficile de savoir à quels mots appartenaient les lettres « o » et « h », désormais isolées. Aussi a-t-on fait le choix de ne pas en proposer d’équivalent dans la traduction. [↩]
- « ready » (traduction personnelle). [↩]
- « Explycyt Percevax le viel. » (traduction personnelle). [↩]
- « et quant la reïne la voit, / si li demande qu’ele avoit… » (traduction personnelle). [↩]
- Les adjectifs « réel·le » et « historique », tout comme les noms « réalité » et « histoire », demanderaient cependant à être plus précisément définis. [↩]
- À moins d’imaginer que Jean Roubaud, dit Balbardhy, n’ait choisi ce pseudonyme à partir du nom de ce personnage principal : peut-être que Balbardhy est à comprendre comme « Balbard dit ». Et peut-être Balbard est-il « le Singe » aussi en tant qu’il « singe » l’auteur qui l’a créé. À moins qu’il ne faille comprendre « Singe » comme l’anagramme de « Signe ». [↩]
- L’identité se forme toujours par « la création, l’invention d’un double, d’un authentique jumeau » (M’Uzan Michel de, conférence donnée devant la Société psychanalytique de Paris le 17 novembre 1998, publiée en ligne sur le site de la Revue Française de Psychanalyse, URL : https://www.rfpsy.fr/le-jumeau-paraphrenique-ou-aux-confins-de-lidentite/ [consulté le 30 mars 2022]. [↩]
- Ce sens de lacus apparaît par exemple dans les Satires d’Horace i, 4, 37 (Horace, Satires, Villeneuve François (éd.), Paris, Les Belles Lettres, 1989, p. 67). Le grec λάκκος (lakkos), dont vient le latin lacus, a également souvent le sens de « citerne » (cf. par exemple Aristote, Économique, 154 (Aristote, Économique, van Groningen Bernard Abraham, Wartelle André (éd.), Paris, Les Belles Lettres, 2003, p. 70) ou de « réservoir » (cf. par exemple Hérodote, Histoires, iv, 195 (Hérodote, Histoires, iv, Legrand Philippe-Ernest (éd.), Paris, Les Belles Lettres, 1945, p. 223 [↩]
- Seiji Marukawa caractérise ainsi la lacune comme une ouverture à ce qui « aurait pu » ou « pourrait exister » et comme « une promesse d’avenir » appelant une « rencontre future » (Marukawa Seiji, « Poétique du fragment : Une apparence de soupirail de Jacques Dupin », Littérature, vol. 155, n°3, juillet-septembre 2009, Armand Colin, p. 82-97, p. 90). [↩]
- Le stylo ou la plume est d’ailleurs un outil qui creuse des trous et des tranchées dans le papier, le parchemin ou le papyrus pour les remplir d’encre. [↩]
- Medem Julio, Lucía y el sexo, Espagne, Ana Cassina, 2001, 128’. [↩]
- Les textes réels que j’ai utilisés pour former les fragments fictifs de Nueva Valladolid sont signalés au moyen d’une astérisque. [↩]
- Il s’agit d’une édition du texte hébreu de la Bible, dit « texte massorétique ». [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
laboimaginr2 (8 février 2024). Écrire par le feu – Essai d’interprétation des textes de Nueva Valladolid. Laboratoire des Imaginaires. Consulté le 10 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/vs8m
